Plongée en mots troubles
L’autre grande nouvelle de la semaine, et ça, ce n’est pas un poisson d’avril, c’est qu’Anne-Charlotte s’est ouvert un blog.
Elle a lâché l’affaire ce mardi midi à la cantine lors d’une discussion sur les blogs justement.
Je ne sais plus qui a lancé le sujet, mais rapidement la question était de savoir qui, autour de la table, en avait un.
Je crois bien que c’est cette cruche de Sandrine qui était tout excitée de le savoir, et même si elle affirma ne pas en avoir, je la suspectais tout de même de nous cacher l’existence d’un site de couple bien niais monté de toutes pièces par son geek de mec.
Ce grand couillon avait dû se prendre la tête pour programmer en flash un site pour Mademoiselle avec des petits anges qui volent et qui tirent des flèches dans des cœurs, le tout en passant sur d’insipides pages à base de poèmes d’adolescente attardée, de recettes de cuisine végétarienne, de réflexions sur la mode et sur la musique de jeunes, et surtout de grandes pensées philosophiques sur notre société contemporaine qui est vraiment trop pas juste.
Peut-être même que Monsieur «Grand Corps Maigre» en avait profité pour glisser de-ci de-là quelques photos olé olé de sa copine en contrepartie de la gestion du site.
Évidemment, elle ne voulut rien lâcher de tout cela, mais en même temps, je m’en contrefoutais royalement et me passionnais beaucoup plus pour la dissection de la truite saumonée que j’avais dans mon assiette.
Pour calmer les ardeurs de Sandrine qui trépignait de savoir si je possédais un blog, je lâchais entre deux recherches d’arêtes, que j’en avais bien eu un dans le temps, mais que j’avais été obligé de le fermer pour outrage aux mœurs, après que mon hébergeur eut déposé une plainte comme quoi les vidéos sado-maso que je diffusais étaient trop réalistes et à la limite du soutenable.
Cela eut le chic de ramener tout le monde sur la contemplation de sa truite, même si cet imbécile de Jean-Luc faisait diversion après avoir failli s’étouffer avec une arête longue comme sa connerie.
Et c’est à ce moment-là qu’Anne-Charlotte décida de sortir du silence en lâchant du lourd.
Cette chère Sandrine venait de lui demander discrètement si elle s’y était mise elle aussi, et à la surprise générale, elle avoua avoir succombé à l’effet de mode il y a quelques semaines en s’ouvrant son propre espace personnel.
Par contre, elle ne voulut pas en dire plus et se replia dans sa coquille sous les injonctions de sa grande copine mais néanmoins casse-couilles.
Elle baragouina à peine une phrase comme quoi c’était juste un test pour s’amuser avec une copine, mais qu’elle avait plus ou moins laissé tomber et n’avait pas le temps de s’en occuper.
Elle croyait s’en tirer comme ça en nous faisant gober ces explications, alors que je savais éperdument que lorsqu’on ouvre un blog, on en devient accro et tout se met à tourner essentiellement autour de ça.
En retournant au bureau, j’essayais encore un peu de la cuisiner, mais rien à faire, elle ne voulut pas me refiler l’adresse de son site.
C’était sans compter sur ma ténacité, et surtout sur sa naïveté.
Dans le courant de l’après-midi, je profitais de sa pause thé avec ses copines pour m’emparer discrètement de son PC et aller faire un tour dans l’historique de son navigateur internet.
Comme c’était à prévoir, cette brave Anne-Charlotte ne connaissait pas la fonction nettoyage et je n’eus aucun problème pour repérer l’URL de son blog en deux coups de cuillère à pot.
Je ne pouvais pas me tromper, c’était l’adresse la plus consultée avec celle de Meetic et de sa boîte mail perso, et en plus, elle n’avait rien trouvé de mieux que de mettre des photos d’elle ainsi que des renseignements intimes.
Sans traîner, je griffonnais vite fait les coordonnées sur un post-it qui traînait, avant qu’elle revienne de sa pause.
Le soir même, à peine rentré chez moi, je me jetais sur mon portable pour me connecter au domaine secret d’Anne-Charlotte.
Et là, je compris pourquoi elle ne voulait pas plus nous en parler.
Son blog était présenté comme un journal intime, tenu quasiment au jour le jour, avec une mise en page assez austère, sans aucune trace de recettes de cuisine ni de poèmes ni de petits anges jouant au tir à l’arc.
Au lieu de cela, Anne-Charlotte se livrait à nu, en nous faisant part de son vague à l’âme et de ses doutes, de son ras-le-bol de la solitude et de sa désillusion concernant le genre humain.
Je passais ma soirée et une bonne partie de la nuit à dévorer ses pages griffonnées comme un cahier d’adolescente dépressive.
Régulièrement elle parlait de son boulot et j’eus la surprise de voir mon nom revenir assez souvent. Elle me présentait comme un type plutôt bourru mais globalement assez sensible et à l’écoute des autres. Pour elle, j’étais une espèce de confident et, de loin, le gars le moins antipathique de la boîte, ce qui me laissa pantois et hagard.
Après plusieurs heures de lecture, ce qui ressortait de l’étude de ce blog était un énorme sentiment de malaise et de vide existentiel. J’étais plongé dans un profond désarroi et commençais à regretter d’avoir mis la main sur l’intimité de ma collègue.
J’imaginais mal devoir continuer à la côtoyer quotidiennement en faisant comme si de rien n’était.
Au moment d’éteindre mon ordinateur, je m’aperçus qu’elle venait de publier son billet du jour.
Il y était question justement de ce fameux repas où elle avait avoué l’existence de ce blog, ce qui avait l’air de la soulager terriblement, même si elle disait ne pas avoir eu le courage d’aller plus loin.
Elle poursuivait en avouant qu’il faudrait qu’un jour ou l’autre elle divulgue l’adresse exacte à Lucien et qu’elle aimerait bien avoir son avis, car lui au moins il saurait la comprendre.
Je refermais le couvercle de mon portable avec un peu moins de culpabilité, en pensant juste que j’avais pris une petite avance sur son planning…
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