Vendredi sain
La semaine dernière, j’eus la surprise de voir Béa m’inviter à dîner chez elle pour le vendredi soir.
Cela faisait un bail qu’elle tournait autour du pot et qu’elle parlait de se faire un «truc» un de ces quatre, mais là, elle a pris son courage par les cornes et décida de se jeter à l’eau.
On allait profiter de l’occasion pour faire les présentations et enfin découvrir l’intimité de Madame la Secrétaire de Direction d’ordinaire si hermétique.
O était impatiente de faire la connaissance de Béa car je lui raconte régulièrement les petits numéros de charme dont elle me gratifie, et ma chère et tendre avait hâte de mettre un visage sur ce personnage de maîtresse putative qui commençait à l’intriguer.
D’ailleurs, elle avait prévu le coup et, connaissant le penchant de Béa pour l’élégance, elle avait sorti pour l’occasion une de ses tenues les plus sexy afin de rivaliser d’égale à égale avec son éventuelle concurrente.
Béa, Marc son mari et leurs deux fils vivent dans une villa cossue de l’arrière-pays qui domine le bassin de Sophia-Antipolis.
Marc y est d’ailleurs Directeur Commercial dans une grosse boîte de télécommunications et tous deux sont ce que l’on appelle ici des «Sophiapolitains».
Depuis quelque temps, ce terme est un peu galvaudé car le «Sophiapolitain» n’est pas uniquement un cadre travaillant à Sophia-Antipolis, mais plutôt un cadre «dynamique» travaillant à Sophia-Antipolis.
La nuance peut paraître subtile, mais il existe en effet deux sortes de cadres dans cette technopole.
Le cadre classique qui fait son boulot de cadre et qui se déconnecte aussitôt arrivé chez lui, et le cadre «dynamique» qui s’investit à fond dans son boulot, qui se donne tous les moyens pour rester au top et qui reste dynamique même en dehors du cadre professionnel, si tant est qu’il arrive à en décrocher.
Marc fait partie de cette seconde catégorie, c’en était d’ailleurs le seul représentant autour de la table ce soir-là, Béa m’avait déjà prévenue maintes fois.
D’allure sportive, le teint hâlé, le brushing impeccable et les tempes grisonnantes de circonstance, il assume pleinement ses 45 ans même si on pourrait lui en donner légèrement moins.
À la ville, le couple semble bien assorti, mais si l’on s’amuse à gratter un peu le vernis de façade, bien des discordances les différencient.
Béa m’avait confié en effet qu’elle avait parfois du mal à partager l’état d’esprit conquérant de son mari et qu’ils avaient des styles de vie assez peu compatibles.
Alors qu’elle ne pratique aucun sport et qu’elle se passionne pour des activités superficielles comme la culture et le shopping, lui est plutôt un homme d’extérieur et multiplie les défis physiques en soumettant son corps à une multitude de sports extrêmes.
D’ailleurs, pendant le repas, au moment où nous abordions le sujet de la religion en ce Vendredi saint, il nous avoua que sa seule religion était le sport.
C’est sûr qu’en ce jour de diète, de nous quatre, c’est bien lui qui faisait le plus jeûne.
Ainsi, sans rien demander, nous eûmes droit au récit exhaustif de ses derniers exploits sportifs.
En plus des sports d’équipe qu’il pratique avec sa boîte au cours des diverses compétitions sophiapolitaines, il n’hésite pas à se retrouver seul avec lui-même pour faire le point et se ressourcer, comme il dit.
Parapente, trekking, descente de sommets en VTT, courses d’altitude, ski de randonnée, chute libre, plongée, triathlon, et j’en oublie sûrement.
Nous avons également découvert que c’était un adepte des expressions en "se faire".
Il nous avoua "s’être fait" le Kenya ou le Népal comme nous on aurait pu se faire le Cap d’Agde et tous ses habitués.
À l’énoncé de cette belle série de champion, je me forçais pour éviter les bâillements et O voyait partir en fumée le romantisme de la situation.
Justement, je profitais d’un moment de flottement pour rejoindre Béa qui préparait le café dans la cuisine.
Son regard fautif en disait long sur la frustration qu’elle éprouvait et sur le fait qu’elle était désolée de nous infliger cela.
Je la rassurais comme je pouvais en lui avouant qu’O et moi étions plutôt du même côté de la barrière qu’elle, et qu’on avait beaucoup plus d’affinité pour les épicuriens qui cultivaient leur esprit que pour les sportifs qui cultivaient leurs muscles.
Je sentis dans son regard que je venais de lui redonner une lueur d’espoir dans le genre humain et qu’elle avait envie d’évacuer ce poids qui lui pesait comme un boulet.
Se sentant en confiance, elle dut sentir cette réciprocité car elle ne put réfréner une envie de se serrer contre moi, comme si elle s’abandonnait à mes épaules.
Le contact de son corps aux formes avantageuses épargnées par les efforts physiques, le velouté de son chemisier en soie, la sensualité de sa jupe en cuir fin recouvrant très légèrement ses jambes gainées de nylon rehaussées de talons aiguilles, tout cela n’aidait pas vraiment à calmer les sentiments que j’entretenais à son égard.
Pensant à O qui s’était sacrifiée pour rester dans le salon tenir compagnie à Monsieur Le Winner, je me contentais d’embrasser affectueusement Béa sur le front comme un grand frère, sans tomber dans la facilité qu’elle comme moi attendions.
En revenant au salon, le regard de O en disait long.
À la fois rassurée de notre retour qui abrégeait ses souffrances, mais aussi intriguée de m’avoir vu partir rejoindre Béa dans la cuisine.
Me connaissant, elle se doutait bien que j’avais lutté toute la soirée pour résister aux charmes de notre hôtesse.
En rentrant chez nous ce soir-là, elle essaya de me tirer les vers du nez et parut surprise que je sois rentré «bredouille» de la cuisine.
Elle m’avoua que l’inverse ne l’aurait pas étonnée tant mes dires sur le sex-appeal de ma Secrétaire de Direction s’étaient avéré exacts.
«Tu sais, je ne t’en aurais pas voulu. Elle est vraiment charmante et doit sacrément être frustré avec son beauf de mec. Et puis ça se voit qu’elle te tourne autour, pas besoin de le savoir à l’avance. Je crois qu’il n’y a que son mari qui n’a pas dû s’en apercevoir».
«Mouais, c’est vrai, elle aurait pu le cocufier tant de fois, ça lui passe au-dessus tout cela. Lui, son truc, c’est faire du chiffre en semaine et aller s’éclater sur des pentes raides le week-end. Sa femme, elle lui sert juste d’ornement sexy quand il reçoit des collaborateurs à la maison».
En attendant, l’ «ornement sexy», il nous a regardé partir avec une pointe de nostalgie, et nous, on n’a pas trop eu l’occasion de le faire reluire…
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