Retrouvailles
Les années se suivent et se ressemblent toutes.
Comme chaque fois à la même époque, je redoute le retour de vacances de Noël et les retrouvailles avec mes collègues.
Déjà que ces périodes de fêtes sont déprimantes au possible pour quelqu’un comme moi dont la vie familiale pourrait tenir sur un timbre poste ou au mieux sur un string de Sandrine, mais alors le retour au boulot et les cérémoniaux de début d’année, autant dire que je préférerais hiberner de début décembre à début février pour éviter d’affronter ça.
Je suis donc arrivé lundi matin très tôt, sur la pointe des pieds et en faisant bien attention de raser les murs et de ne pas faire trop de bruit avec les portes à battants.
Surtout éviter exceptionnellement le coin café ou toute autre sortie du bocal inutile et hasardeuse, même pour une envie pressente.
Rester calé sagement dans son fauteuil à compulser la centaine de mails professionnels reçus pendant les congés, et éventuellement y répondre.
Mais malgré toutes ces précautions autistiques, je dus tout de même me résigner à admettre mon taux de popularité au va-et-vient incessant qui s’opéra dans mon bureau durant toute la matinée.
Sans même bouger le cul de ma chaise, j’eus droit à la visite de tout le service au complet, les uns après les autres, à croire qu’ils devaient me prendre pour le pape à quelques heures de sa mort, j’en sais rien.
A la rigueur, j’aurais préféré qu’ils viennent tous d’un coup, en tir groupé, ça m’aurait évité de m’infliger à raconter quinze fois mes palpitantes vacances de Noël.
Si j’avais su, je leur aurais envoyé tout ça par mail général la veille pour me soulager de cette corvée.
En plus, ça aurait tenu en deux lignes vu que j’ai passé deux semaines de pur "slacking", mes uniques séquences d’activité sociale se résumant à quelques commandes de disques et de films sur internet.
Hormis la soirée du réveillon que j’ai préféré ne pas évoquer sur mon lieu de travail, le reste aurait pû déprimer le plus pêchu de tous mes sportifs de collègues, c’est vous dire.
Mais avant tout, en dehors du fait de subir le discours intégral des vacances de chacun, ce que j’appréhende le plus dans ces retours de fêtes, c’est l’exercice obligé du claquage de bises.
Quoi de plus mesquin et hypocrite que de se forcer à embrasser des gens à qui l’on ne fait habituellement jamais la bise, et qui font ça machinalement histoire de s’en débarrasser, tout en récitant bêtement la formule traditionnelle «Bonne année, et surtout la santé!» sans vraiment s’en rendre compte.
Certains d’ailleurs sont tellement expéditifs qu’ils frôlent le coup de boule dans la joue à chaque envolée.
Sans compter ceux qui vous tendent l’oreille quand ce n’est pas le haut de leur nuque.
A choisir, je préfèrerais encore une bonne vieille poignée de main virile mais correcte, peu sensuel mais moins risqué.
Surtout qu’après ils viennent nous bourrer le mou dans les médias avec leurs épidémies de gastro-entérites.
Il ne faut pas chercher très loin pour comprendre d’où ça vient :
«Prolifération momentanée des contacts humains rapprochés en période de grand froid et d’ingestion de bouffe douteuse».
Tout cela bien sûr à rajouter aux contaminations informatiques dues aux petits vers véhiculés par les cartes de vœux virtuelles à base de troupeaux de rennes qui chantent.
A force de bosser sur les virus, on finit par en devenir parano…
Du coup, comme je leur ai déjà fait le plan plusieurs fois de refuser l’accouplement sous prétexte de crève foudroyante, je peux difficilement réitérer l’excuse chaque année à la même époque, surtout pour quelqu’un qui tombe très rarement malade, sous peine de perdre toute crédibilité.
Cette année, j’ai donc dû faire journée portes ouvertes, tout en gardant volontairement une barbe de trois jours histoire d’en dissuader tout de même quelques unes.
J’ai donc eu droit à la totale.
Evidemment, Anne-Charlotte a profité de l’occasion pour m’embrasser de manière bien appuyée en savourant l’instant présent au cas où ça ne se reproduirait pas avant un an.
Elle me raconta son Noël en banlieue parisienne avec ses parents, sa sœur et ses neveux.
A un moment, pendant qu’elle déblatérait, j’ai été saisi d'une soudaine envie irrépressible de faire discrétement une recherche internet de sites de ventes d’armes en ligne pour en finir au plus vite avec mes souffrances.
Puis elle en vint toute jouasse à son réveillon passé dans une boîte sordide d’Antibes et organisé par Meetic pour ses membres exclusivement.
Là j’ai vraiment cru que j’allais cliquer sur «Commander ce modèle» en prenant l’option «Livraison express».
Heureusement, à cet instant se pointa Sandrine tout en jean taille-basse moulant avec option «orteil de chameau apparent».
Ce petit détail me fit retrouver le moral et mettre mon Mac en veille.
Elle était visiblement très contente de me retrouver après deux semaines de séparation, et ça se voyait.
Elle en avait les tétons en forme de capuchons de stylo bille, au point que je lui demandais si elle avait froid et si elle voulait que je monte le chauffage du bocal.
Du coup, Anne-Charlotte sembla comprendre mes allusions douteuses et quitta mon bureau en tirant la tronche.
Sandrine avait la super pêche et me raconta le réveillon qu’elle avait organisé chez elle avec tous les copains informaticiens de son mec, ce qui me fit aussitôt regretter de ne pas avoir gardé le site de flingues dans mes signets.
Seul point positif, j’eus droit aux photos de la soirée qu’elle avait déjà mises en ligne sur un Skyblog ou un truc du genre et je dus me faire violence pour ne pas me mettre à baver et à rugir en voyant la nuisette courte en satin doré qu’elle arborait ce soir-là.
Heureusement que Jean-Luc n’était pas dans le bureau à ce moment-là, sinon je crois qu’il en aurait fracassé mon terminal informatique.
A peine le temps de me remettre de mes émotions et de me replacer le paquet dans l’axe, se pointa Alain, mon boss, qui me gratifia d’une de ses poignées de main légendaires me rappelant ma tendre enfance, quand je jouais encore aux osselets et que je devais les remettre dans le bon ordre.
C’était un moyen à lui de nous montrer qui était le chef, et un moyen pour nous de flinguer une journée de boulot à aller fouiller dans l’armoire à pharmacie à la recherche du tube d’Arnica périmé.
Comme Alain est un type correct et compatissant, il évita de m’infliger comme chaque année ses vacances à la montagne avec bobonne et les trois chiards, son réveillon raclette et sa descente aux flambeaux déguisé en père Noël.
De toute façon, j’avais définitivement perdu l’adresse du revendeur d’armes on-line et j’avais même dû planter la bécane en essayant de l’éteindre en catastrophe pour ne pas qu’Alain tombe sur les photos de Sandrine en petite tenue. C’était ça ou il en allait de ma réputation au sein du service.
En parlant de réputation, je voyais enfin apparaître ce bon vieux Jean-Luc à travers les vitres du bocal.
Il était dans le couloir, en train de harceler Sandrine qui visiblement refusait de lui souhaiter la bonne année avec la langue.
Il faut savoir que Jean-Luc a une façon bien à lui de fêter l’événement avec les filles du service et que celles-ci détalent en le voyant arriver au loin.
Contrairement à moi, Jean-Luc attend le mois de janvier chaque année avec impatience, ce qui lui permet, entre autres, de faire plus ample connaissance avec les nouvelles stagiaires.
Le goujat prit la peine d’attendre le départ d’Alain pour venir également me claquer la bise, comme si on était de vieux potes, ce qui à la rigueur ne me dérangeait pas vu que ma main droite avait déjà doublé de volume et commençait à virer au bleu marine.
Evidemment, j’eus droit à un bon quart d’heure classé X, pendant lequel le bougre ma raconta en long et en large ses exploits sexuels montagnards avec des vacancières de toutes nationalités.
Je compris alors pourquoi à l’époque il avait tant milité pour le "OUI à l’Europe".
Heureusement pour lui, il eut la bonne idée de ne pas partir dans la même station qu’Alain, mais de toute façon, ils auraient difficilement pû se croiser sur les pistes vu que Jean-Luc ne sut même pas me dire s’il avait eu de la neige pendant ses vacances.
En tout cas, il n’avait peut-être pas beaucoup mis le nez dehors, mais il avait l’air en grande forme et c’est bien ça qui me faisait peur.
Je bénis doublement le ciel d’avoir planté mon ordinateur juste avant le passage d’Alain, car après celui de Jean-Luc, je n’aurais même pas pû le récupérer comme minitel.
Et ça ne s’arrangea pas lorsqu’il aperçut Béa, notre secrétaire de direction, qui se pointait vers le bocal pour nous adresser ses vœux.
Béa était toujours bien mise et très respectueuse de ses fonctions.
Elle avait pour habitude de ne jamais se laisser aller, tant au niveau vestimentaire qu’au niveau manucure, coiffure et maquillage, ce qui n’était pas pour déplaire aux mâles de l’équipe.
Et visiblement Jean-Luc avait déjà eu le temps de se re-remplir les bourses depuis son retour du ski vu les yeux exorbités qui criaient famine qu’il dirigea vers cette pauvre Béa.
Ce mec-là reste vraiment une énigme pour moi: Plus il en a, plus il en redemande.
A cet instant, j’éprouvais presque un sentiment de pitié compatissante quant à ce boulet qu’il traînait partout comme une pathologie incurable.
Je crois bien que s’il avait débarqué en plein cœur de mon réveillon niçois, il nous aurait vraiment pété une artère vitale, un truc à vous foutre en l’air une soirée.
Quant à Béa, elle était venue me faire la bise sans penser tomber sur Jean-Luc et je crois qu’elle le regretta rapidement.
Il s’en accapara comme la vérole sur le bas clergé breton à tel point que je ne pus même pas lui adresser mes vœux.
En même temps, au vu de leur teneur, ce n’était peut-être pas plus mal.
Je m’étais en effet préparé psychologiquement à briser la glace entre Béa et moi et à lui parler ouvertement de mes sorties coquines pour tester sa réaction.
J’étais suffisamment en confiance pour tenter le coup après plusieurs discussions que j’avais déjà eues avec elle à ce sujet et qui me laissaient présager qu’elle était loin d’être choquée, voire même qu’elle maîtrisait parfaitement le sujet.
Mon petit doigt me hurlait que sous ses airs de secrétaire de direction, stricte et intransigeante, se cachait une libertine en puissance.
Et, sans prétention aucune, je dois avouer qu’en la matière, mon petit doigt se trompe rarement…
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