Un tchat sur un ton brûlant

Publié le par Lucien



 Après ce pont du 1er novembre, nous nous sommes tous retrouvé un midi au restaurant d’entreprise et évidemment, un con a demandé si on avait passé un bon week-end, ça se fait couramment dans les repas en restaurants d’entreprises, surtout lorsqu’on y mange en présence de cons.

Comme prévu, tout le monde s’est prêté au petit jeu du tour de table avec moult surenchères sur celui ou celle qui aura passé le plus fabuleux week-end à faire des activités toutes plus baroques les unes que les autres.

 Arrivé à mon tour, et alors que je venais tout juste d’en finir d’un corps à corps pénible avec la ficelle de ma paupiette, je jetais un léger froid en apprenant à ma tablée de collègues que je m’étais branché une vieille bourge sur une plage naturiste et que j’avais fini dans son pieu, attaché comme une vulgaire paupiette à lui servir d’objet sexuel.
J’avais dit ça froidement, le plus sérieusement possible, et je jubilais intérieurement en voyant la plupart de ces pisse-froid plonger le nez dans leur assiette en faisant semblant de ne pas m’avoir entendu.
C’est sûr que mon intervention a légèrement calmé l’ambiance et qu’on était bien loin des formidables récits de balade en forêt en VTT d’Alain, du ramassage de champignons d’Anne-Charlotte ou de nettoyage d’appart de Sandrine.
Seul Jean-Luc avait failli s’étouffer avec sa ficelle à force de rire comme un crétin, lui qui avait du passer tout le week-end à l’abri de la lumière du jour, tout occupé qu’il était à se taper la copine de Sandrine la plus vulgaire qu’il ait pu trouver pendant la crémaillère.
Du coup, le tour de table en est resté là et Alain a embrayé sur l’état du projet que l’on devait rendre prochainement.

 En revenant au bureau, je fis remarquer à Sandrine que j’avais beaucoup aimé sa petite tenue de maîtresse de maison de l’autre soir, ce qui eut le chic de la faire rougir instantanément.
En revanche, Anne-Charlotte tirait une gueule mémorable, vexée qu’elle était d’avoir été épargnée par mes compliments.
J’aime bien créer ce genre de petites tensions dans ma basse-cour.

 Pour rajouter une petite couche de malaise, je me mis à vanter les vertus du dernier Bret Easton Ellis au coin café avec mon pote Gilles, le seul avec qui je pouvais entretenir des conversations culturelles dignes de ce nom.
Evidemment, Anne-Charlotte ne put s’empêcher de venir s’immiscer dans notre dialogue et elle me sorti son grand classique :
«C’est bien ça?...Tu crois que ça pourrait me plaire?»

 Je sautais sur l’occasion pour lui répondre qu’elle adorerait.
«Tu devrais commencer par American Psycho, ça parle d’un mec qui s’ennuie tellement à son boulot et qui supporte si peu ses collègues femmes qu’il les trucide en les clouant au mur et en leur arrachant leur utérus à pleines mains alors qu’elles sont encore conscientes».

 Je venais de trouver un moyen radical de me débarrasser de ce boulet sans employer ni menace ni violence, juste en plaçant la phrase qu’il fallait au bon moment.
Exit Anne-Charlotte qui retroussa chemin avec une mine dégoûtée alors que Gilles me faisait comprendre que j’y étais allé un peu fort sur ce coup-là.
Mais au moins là, elle savait à quoi s’en tenir avec moi et peut être que dorénavant elle prendrait un peu plus ses distances si elle ne voulait pas me voir mettre en pratique mes saines lectures.

 Visiblement, ce petit conseil littéraire avait du la perturber car, le soir même, elle avait déserté son bureau en oubliant d’éteindre son ordinateur, chose qu’elle fait rarement.
Au moment de partir, voyant son écran allumé, et alors que je m’apprêtais à l’éteindre, je remarquais que cette cruche avait oublié de se déconnecter de son tchat «Meetic».
Par curiosité et en vérifiant autour de moi que personne ne pouvait me voir, je voulus en savoir un peu plus sur son passe-temps favori, la chasse à l’homme.

 Comme elle était toujours connectée, les mecs continuaient à lui envoyer des messages et certains s’impatientaient de ne recevoir aucune réponse.
En plus des fenêtres déjà existantes où s’accumulaient des lignes et des lignes de messages dont certains étaient à peine compréhensibles, de nouvelles fenêtres s’ouvraient en permanence témoignant du grand nombre d’admirateurs que contenait le carnet d’adresse de cette petite coquine.
Je fus rapidement dépassé par les évènements et ne savais comment réagir face à ce «gang-bang» virtuel.
Alors que j’avais au départ caressé l’idée d’endosser le rôle d’Anne-Charlotte et de reprendre la main laissée vacante pour me payer une bonne tranche de rigolade, je décidais plutôt de vite éteindre cette usine à gaz avant le plantage total du système.
Mais avant de cliquer sur «se déconnecter», je relevais quand même son adresse MSN et en profitait également pour jeter un coup d’œil rapide sur son profil.

Ainsi, "Chatoune06" se décrivait dans son annonce comme une grande romantique à la recherche de son prince charmant.
Là ça commençait très fort et j’étais plutôt rassuré de savoir les locaux vidés de mes collègues dus à cette heure tardive, car je ne pus rien pour contrecarrer un grand éclat de rire que je mis quelques minutes à calmer.

 D’un bon niveau d’études, elle était cadre dans le tertiaire, adepte de longues balades en forêt à ses heures perdues, ainsi que dévoreuse de romans d’aventures et de films sentimentaux, quand elle trouvait le temps entre son travail harassant et de longues séances de câlins avec son chat tigré.
 C’en était trop, j’avais eu beau fermer la porte de son bocal, j’étais obligé de me mordre les lèvres à en saigner pour ne pas alerter les mecs de la sécu et les femmes de ménage.

 La photo qu’elle avait jointe à son profil la mettait plutôt en valeur et je comprenais mieux maintenant pourquoi ça se bousculait au portillon pour arracher un rendez-vous avec Chatoune06.

 Le prince charmant, d’après elle, devait avant tout être tendre, respectueux, prévenant, cultivé mais devait également savoir la faire rire et aimer les animaux.
Toutes ces spécifications me rassuraient au plus haut point car elles m’excluaient d’entrée de ce casting de rêve.

 Je décidais donc d’abréger cette séance de voyeurisme involontaire en délivrant Anne-Chatoune du cyber-espace et en laissant tous ces princes charmants putatifs la queue entre les jambes, obligés de se finir devant l'inscription «Chatoune06 vient de se déconnecter».

 Arrivé chez moi, cette petite histoire m’ayant passablement émoustillé, je me jetais sur mon ordinateur portable, me connectais à Internet et ouvrais ma messagerie MSN en y rajoutant l’adresse de la Belle au bois dormant.

 J’eus la surprise de voir que la Belle était déjà connectée et j’eus à peine le temps de me trouver un pseudo qui m’assurerait un total anonymat.
Le premier truc qui me vint à l’esprit fut «Félin_pour_l’autre», va savoir pourquoi.

 Après quelques longues minutes d’attente et voyant que Chatoune n’était pas le genre à faire le premier pas, je pris mon courage à deux mains et décida d’entamer la conversation.

«Bonsoir belle féline»
Une bonne minute s’écoula avant que vienne s’inscrire sa réponse.
«Bonsoir, qui es-tu, on se connaît?»
«Non, pas encore»
«Mais comment as-tu eu connaissance de mon adresse?»
«Je traîne sur Meetic parfois et ton annonce m’a beaucoup plu»
«Ah bon, c’est vrai?»
«Oui, sincèrement»
«Parle-moi un peu de toi»
«Je m’appelle Lucas, j’ai 35 ans, je suis grand, brun, sportif. Je suis informaticien dans une grosse boîte de Sophia-Antipolis mais je trouve quand même le temps de m’occuper de mon corps, de faire des randos le week-end, de sortir le soir avec des amis et d’être aussi à l’écoute de mes proches»
«Très intéressant tout ça Lucas. Et comment imagines-tu l’élue de ton cœur?»
«Ayant les mêmes passions et les mêmes idéaux que moi, une battante dans la vie mais sachant être tendre avec son partenaire»

 Tout en déblatérant ce lot de conneries à l’instinct, je n’arrivais pas à imaginer que c’était moi qui me faisais passer pour l’archétype de ce qui me fait le plus gerber dans ce milieu de winners. J’étais vraiment prêt à toutes les bassesses pour qu’elle ne m’inhibe pas de sa guest-list.
Mais voyant que ça virait un peu trop au mièvre à mon goût, j’orientais légèrement le dialogue sur des pentes plus sablonneuses afin de la pousser dans ses retranchements.

«Et toi, que ferais-tu pour séduire un homme qui t’aurait tapé dans l’œil?»
«Euh…je…euh, et bien…je…je sortirais mes griffes, je ferais ressortir ce qu’il y a de plus félin en moi et je miaulerais de longues tirades amoureuses en me frottant délicatement contre ce gros matou»

 Quand je pense que quelques heures auparavant, je la menaçais encore de la clouer au mur pour la faire taire et disparaître de mon champ visuel, j’eus un peu de mal à constater que c’était bel et bien cette même Anne-Charlotte qui commençait à me titiller le bas-ventre.
Mais voyant qu’elle agrippait facilement les perches que je lui tendais, je tentais d’enclencher la seconde et embrayais cash, juste pour voir si ça passait ou si ça cassait, qu’avais-je à perdre ?

«A choisir, tu préfèrerai lui faire la cour entièrement nue, en petit déshabillé sexy ou plutôt en tenue de Catwoman?»
«Euh…hum…, je sais pas moi…, disons en déshabillé sexy»
«Ah bon, tu as donc déjà ce qu’il faut, au cas où?»
«Mais tu es plutôt indiscret pour un parfait inconnu, je suis pas obligée de te raconter ma vie après tout»
«OK, excuse moi, je vais te laisser»
«Non, attends encore un peu, je…, oui j’ai ce qu’il faut à la maison, même si je m’en sers pas assez souvent à mon goût»
«Tiens donc, et elle consiste en quoi ta petite tenue d’apparat?»
«Euh…eh bien, c’est un ensemble Aubade, avec un bustier pigeonnant mauve satiné, un string assorti et des porte-jarretelles soutenant des bas-couture couleur chair»

 Ce qui n’était au départ qu’un simple titillement commençait sérieusement à me déformer mon bas de costard Agnès B., et de visualiser ma collègue troquer ses tailleurs austères contre une tenue de séductrice du dimanche relevait à la fois du surréalisme comme du pathétique.

«Mais dis-moi Chatoune, tu permets que je t’appelle Chatoune, tu m’as l’air d’être une sacrée coquine derrière tes airs de grande sentimentale?»
«Ben oui, pourquoi, c’est incompatible?»
«Non, au contraire, ce sont les femmes comme toi qui abritent les brasiers les plus incandescents»

 J’étais vraiment prêt à ne rien lâcher et à me confondre avec tous les pires clichés des plus belles heures de la collection Harlequin. Sans vraiment le vouloir, je venais de passer la troisième en douceur.

«C’est beau ce que tu me dis Lucas, c’est rare qu’on me dise de telles choses d’habitude»
«Ah bon, qu’est ce qu’on te dit d’habitude?»
«Et bien soit les mecs ne savent pas parler et m’écrivent de manière incompréhensible, soit ils veulent tout de suite me voir en photo ou en webcam, quand ce n’est pas qu’ils veulent rappliquer chez moi dans la foulée»
«Et moi, ça veut dire que je n’ai pas le droit de rappliquer chez toi?»

 Qu’est ce qu’il me prenait ? Je venais de passer la quatrième en deux coups de cuillère à pot en me foutant éperdument des limitations de vitesse.

«Euh…mais non, je…j’ai pas dit ça, toi c’est pas pareil, tu…tu peux évidemment»
«Et si je débarque chez toi ce soir, tu me recevras avec ta tenue Aubade?»
«Hum…je…tu, si tu y tiens…pourquoi pas, enfin je veux dire…oui bien sûr»
«Et tu me laisserais t’effeuiller sans broncher jusqu’à te retrouver nue face à moi?»
«Viens, je t’attends, je vais te donner mon adresse…»
«Non, stop, je ne veux pas le savoir, je ne viendrai pas de toute façon, je n’aime pas les filles faciles comme toi, au revoir»

 Je me déconnectais dans la foulée, éteignais mon ordinateur et allais me griller une clope dans le jardin comme si je venais de me corrompre dans une sale affaire de cul inavouable qui m’aurait laissé un sale goût dans la bouche.
J’avais envie d’une bonne douche, d’avaler un Stilnox et de me foutre au pieu en essayant de vite oublier l’image d’Anne-Charlotte en bas-couture chair qui polluait mon esprit.

 J’appréhendais la journée du lendemain et l’idée de devoir croiser son regard en repensant à la pitoyable facilité avec laquelle elle avait répondu à mes avances.
A l’occasion, il faudrait vraiment que je la motive pour qu’elle s’inscrive à un de ces stages de «techniques décisionnelles et management en entreprise».
Elle en aurait vraiment besoin…
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L
Quelle découverte que ce blog, j'adore! Heu...honte à moi, ça m'est arrivé de délirer ainsi...avec la pleine conscience que ceux en face de moi délirait tout autant cela dit...;)
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S
Pliée en deux, je suis , sur mon PC ( remettre la phrase dans l'ordre ) ...j'aurais fait la même chose que toi !!!! excellent ! quelle jouissance intellectuelle.
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L
Content de voir que mon blog arrive a te changer les idées et à te remonter le moral<br />
E
huhu, cet article reçoit la palme. Je sais pas si tout est vrai mais j'adore ton blog et ton style.
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L
Comment ça "je sais pas si tout est vrai" !!!Traite moi d'affabulateur tant que tu y es...<br />
N
great , really great . tres plaisant a lire , grand bravo :)
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R
un vrai régal, on en redemande.
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