L'été indien
Ce dimanche, je me suis levé tard, très tard, et j’avais une sérieuse gueule de bois due à mon séjour prolongé dans la cuisine de cette chère Sandrine, dont le frigo avait copieusement été rempli de bières avant mon arrivée.
En allumant mon poste de radio, je me suis rendu compte que j’avais oublié de passer à l’heure d’hiver et que, bonne nouvelle, j’avais gagné une heure dans l’histoire.
De plus, le temps était particulièrement clément en cette fin octobre et le thermomètre indiquait déjà 25 degrés.
Pour fêter ça, je décidais de me rendre sans plus attendre à la plage naturiste du Palm Beach, histoire de mettre à profit ce rab d’été indien.
Sur la route je ne pus m’empêcher de chanter à tue-tête le refrain de Joe Dassin, tout en reprenant ses célèbres mimiques, les dents en avant et un œil qui dit «merde» à l’autre.
J’étais heureux, libre et heureux.
Comme prévu, en arrivant sur le parking du casino, celui-ci était déjà bondé.
Il faut dire qu’il était déjà 14h, donc 15h en heure d’été, et qu’il ne me restait plus que deux petites heures pour profiter du soleil.
La plage «textile» était remplie comme à ses plus belles heures, quant à la «cul nu», elle était telle que je l’avais quittée la dernière fois, un mois auparavant, saturée.
Je reconnus sans mal les principaux habitués qui avaient déjà perdu une bonne partie de leur bronzage intégral, mais qui avaient repris leurs places attitrées comme si de rien n’était.
Il faut savoir que sur cette plage relativement large, il y a trois niveaux de placement :
Tout au bord de l’eau, les familles avec enfants. Au centre, les habitués sans enfants, principalement des couples, jeunes, pas mal de femmes seules, plutôt âgées et quelques mecs seuls. Enfin, tout au fond, contre le mur du casino, les pervers qui restaient en retrait afin de se tripoter tranquillement tout en ayant une vision panoramique sur toute la plage.
Je m’installais donc comme souvent dans la partie centrale, si possible en évitant le coin gay.
Le soleil tapait fort et il y avait même quelques vieux qui osaient la baignade.
Je me contentais de sortir mon bouquin de Bret Easton Ellis acheté la semaine précédente, m’imaginant enivré par les embruns océaniques de «Pacific Pallisades», les récepteurs saturés de «crystal meth».
A deux mètres de moi, je remarquais une femme mûre que j’avais déjà souvent vue sur cette plage. Elle semblait absorbée par la lecture d’un pavé de Paul-Loup, mais me gratifia tout de même d’un charmant sourire lorsque je levai les yeux pour constater sa présence.
Souvent sur ce genre de plage, les clients se parent d’un gros bouquin pour faire semblant de se cultiver. En vérité cet artifice ne leur sert que d’alibi, tant leurs pensées ne se dirigent que vers la contemplation des corps environnants.
Moi-même ne comptais pas trop sur ces deux heures de plage pour avancer efficacement dans ma lecture.
Comme prévu, les regards insistants de ma voisine finirent par déboucher sur une entame de dialogue.
Elle commença sans surprise par s’étonner de l’éruption de ce temps estival en plein milieu de l’automne, entrée en matière guère originale mais toujours efficace.
Puis elle embraya sur un début d’échange culturel voyant qu’elle avait également affaire à un amateur de gros livres.
Pour mieux aborder ce débat, elle me demanda si elle pouvait se rapprocher afin de ne pas en faire profiter la moitié de la plage.
Evidemment je ne lui fis pas l’affront de refuser, d’autant plus qu’elle était relativement bien conservée pour son âge.
En tenue d’Eve, les ravages du temps ne pardonnent pas et l’assurance qu’elle affichait était justifiée tant elle semblait particulièrement épargnée par ces désagréments.
Tout en discutant littérature avec elle, je remarquai qu’elle avait déjà eu recours au bistouri comme la plupart des retraitées friquées qui fréquentent cette plage.
Ses seins étaient bien ronds, tendus et gonflés de silicone, son visage ne comportait presque aucune ride, ses lèvres étaient protubérantes et pour couronner le tout, son pubis qu’elle laissait volontairement en évidence, était rasé de prés, signe extérieur de confiance en soi.
Malgré cet état des lieux tout en discrétion, je continuais à assurer un minimum sur la discussion hautement culturelle qui nous animait.
Elle comme moi savions que tout ceci n’était que prétexte à établir le contact, nous aurions pu aborder n’importe quel sujet à la con, le résultat aurait été identique.
A plusieurs reprises, je fus à deux doigts de ne pouvoir retenir un début d’érection, et je dus avoir recours à un gros travail sur moi pour détourner mes pensées et calmer cet afflux sanguin intempestif.
Non que cela aurait déplu à mon interlocutrice qui se serait au contraire senti extrêmement flattée de cet égard, mais cela risquait de faire désordre dans cette partie de la plage où les mâles dominants sont reconnus pour garder leur légendaire self-control.
Je n’avais pas vraiment envie de passer pour un intrus qui aurait normalement dû se trouver au fond de la plage avec ses semblables.
Il faut dire qu’habituellement je mets rarement cette partie de mon corps à contribution, me contentant de laisser sagement les rayons du soleil lécher ma peau, mon esprit végétatif restant volontairement en stand-by forcé.
Puis vint l’heure fatidique de laisser de côté les futilités et de passer aux présentations un peu plus personnelles.
J’appris ainsi que Nicole était séparée de son riche ex-mari depuis quelques années et qu’elle continuait à vivre grassement de ses rentes dans une villa cossue de la Californie, entourée de ses chiens, ses chats et ses domestiques.
Au moment de me présenter, j’eus quelques complexes à lui apprendre que je n’étais qu’un simple petit ingénieur en pharmaceutique dans une boîte privée de Sophia-Antipolis, que je vivais dans une baraque modeste dans un lotissement de l’arrière-pays et que, à sa différence, je n’étais pas seul.
Ce dernier détail n’eut pas l’air de la troubler, bien au contraire.
Elle chercha à en savoir un peu plus sur ma compagne et s’étonna de ne pas la voir à mes côtés.
Je lui expliquais donc qu’à ce niveau-là nous étions assez indépendants et que je préférais fréquenter ce genre d’endroits seul ou avec jg, mon ami d’enfance.
Depuis le début des hostilités, j’avais vu clair dans son jeu et savais que j’avais affaire à une chasseuse de gigolos, comme il est courant d’en rencontrer sur cette plage.
Malgré le fait que Nicole était très désirable et peut être même plus désirable que certaines jeunes femmes présentes cet après-midi là, je ne voyais pas trop comment me sortir de ce traquenard et n’imaginais pas vraiment la ramener à la maison.
De son côté, elle savait ce qu’elle voulait et profita d’un instant de franche camaraderie pour me proposer froidement de l’accompagner chez elle.
Elle n’eut pas besoin de prétexter une quelconque visite de sa collection privée d’estampes japonaises, son regard en disait déjà long sur ses intentions.
Visiblement sa mise en scène était bien rôdée et je ne devais pas être le premier pigeon à me faire embobiner.
Quelques mecs au fond avaient déjà dû repérer le petit manège car certains se paluchaient lascivement en matant les courbes parfaites de Nicole.
Heureusement pour moi, à cet instant précis de profond désappointement, mon portable se mit à sonner et je profitais de cet appel providentiel pour pipeauter un besoin urgent de rentrer chez moi.
Evidemment, Nicole faisait un peu la gueule, peu habituée qu’elle était à ce qu’on refuse ses avances.
Pour me faire pardonner, je lui laissais quand même mon numéro en échange du sien, et repartis vers le parking en lui promettant de la rappeler avant l’été prochain.
Sur le chemin du retour, je n’avais plus trop la tête à reprendre du Joe Dassin et commençais à regretter de ne pas être resté me reposer à la maison.
Maudit été indien…
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