My moody Valentine
J’avais fini par l’oublier celle-là !
Visuel :
Mercredi 15 février, 12h30, restaurant d’entreprise.
A table, Alain, Béa, Gilles, Jean-Luc, Anne-Charlotte, Sandrine, Virginie.
C’est Sandrine qui ouvre les hostilités.
«Alors Lucien, tu as offert quoi de beau à ta petite dame pour la Saint Valentin? »
«Un gode-ceinture (connasse), pour qu’on soit deux à en profiter!»
OK, j’avoue, le «connasse» je l’ai retenu très fort entre mes dents, mais j’étais vraiment à deux doigts de l’éructer avec le reste du lot, tant sa question faillit me faire rendre mon supplément purée de légumes, ce qui aurait occasionné des frais de pressing inutiles à ce pauvre Alain, assis juste en face de moi.
«Te fâche pas comme ça Lucien, je voulais pas être indiscrète. Moi mon Loulou il m’a trop gâtée. Je suis arrivée à la maison hier soir et il avait tout prévu. Lumière tamisée, petite musique d’ambiance, belle table, bougies partout, petit repas au champagne, mitonné par ses soins, mots doux, petits câlins et lingerie fine en cadeau qui m’attendait au pied du lit. Après, je préfère pas vous raconter la suite… ».
«Ca tombe bien, je te l’aurais pas demandée de toute façon. Je préfère essayer de finir mon repas sans qu’il me reste sur l’estomac. Je risque d’avoir une grosse après-midi de boulot».
«Houlala, il est pas très marrant le Lucien aujourd’hui!».
Comment paraître «marrant» en s’imaginant le pathétique de la situation.
Visuel :
Ce grand benêt de Ben posant une après-midi de RTT flash pour aller faire ses emplettes de dernière minute au Carrouf de Sophia-Antipolis parce qu’un de ses collègues nerd lui a rappelé le matin même que c’était la Saint Valentin aujourd’hui.
Coup de bol, Carrouf a tout prévu pour l’occasion.
En tête de gondole à l’entrée de l’hyper, voici le «kit St Valentin» pour jeunes cadres pressés, ou comment assurer une soirée réussie pour 49 euros tout compris.
Dans le gros boîtier rose on peut trouver un panier garni de victuailles de marque repère avec entrée, plat, dessert et demi-bouteille de Champagne pour deux. Sûrement des reliquats de kits «Nouvel an duo» invendus.
Le tout agrémenté de belles bougies en forme de cœurs, d’un CD des 20 plus beaux slows du monde et d’un petit livret sur les plus belles déclarations d’amour pour faire chavirer le cœur de sa dulcinée.
Honnête pour 49 euros TTC, en espérant que la sauce gribiche déshydratée ne se soit pas reconstituée à même le livret en tissu brodé ou que les bougies repères ne se soient pas colmatées au digipack «made in Czech Republic».
Restait plus qu’à faire un petit tour au rayon lingerie histoire de compléter le kit et d’assurer en même temps une bonne fin de soirée.
Et là, Ben se serait rendu compte que d’autres Ben avaient eu la même idée que lui, en voyant s’agiter dans ce rayon habituellement calme, des mecs encravatés et mal à l’aise, leur kit sous le bras, en train de demander des conseils aux vendeuses, le regard fuyant et la diction bafouillante, comme s’ils se trouvaient dans un eros-center à la recherche d’un quelconque sex toy.
Ben voulant écourter au mieux son passage dans ce rayon peu amical, jeta son dévolu sur un ensemble «soutien-gorge/string/porte-jarretelles» en regardant à peine les tailles, après tout, l’essentiel étant de bien garder le ticket de caisse.
Et voilà comment Sandrine tomba dans le panneau en arrivant, tous les éléments du kit étant bien en place et le carton d’emballage en train de cramer dans le feu de cheminée, ni vu ni connu.
Je ne sais pas si elle avait prévu de nous en dire plus sur sa fin de soirée, mais là, pour la peine, ma remarque avait jeté un grand froid sur la tablée, surtout pour Jean-Luc qui commençait à saliver à l’idée d’entendre des détails croustillants susceptibles de lui tirailler un peu l’entrecuisse.
Du coup, le tour de table prit fin plus vite que prévu, personne n’osant prendre la suite de Sandrine, surtout pas Anne-Charlotte qui, visiblement considérait ce sujet d’un mauvais œil, elle qui avait dû passer la soirée sur MSN à déblatérer des insanités sur cette célébration de l’amour à laquelle elle n’avait toujours pas droit.
Seule Béa vint me voir à la fin du repas, gênée, pour me demander si c’était vrai l’histoire du gode-ceinture.
Je lui répondis que non, bien sûr, mais que si elle voulait que je lui en prête un, ce n’était pas un problème.
Elle se mit à rosir, puis me dit que non, c’était juste pour information.
Faudra quand même qu’elle assume un jour, celle-ci…
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