La possibilité d'un livre
Mercredi soir en sortant du boulot je me suis engouffré dans mon Carrouf de proximité afin de me procurer le dernier Houellebecq, m'imaginant déja passer une folle nuit blanche de lecture.
Arrivé au rayon bouquins, je vise la tete de gondole dédiée aux best-sellers pensant tomber sur une pile imposante de celui considéré comme l'évènement de la rentrée.
"Allez, déconnez pas, vous l'avez bien planqué hein, mais la je suis crevé, j'ai pas envie de jouer."
Bien en évidence s'affichaient les bonnes grosses daubes de l'été, Dolmen, Patrick Sébastien, l'intégrale Dan Brown, Dominique Rocheteau, Jean Passe et des meilleures. Ce qui ressemblait le plus à de la "littérature" était résumé au dernier Nothomb et au dernier Marc(-Henry) Lévy...
"Et voila, je suis arrivé trop tard et ils ont déja tout écoulé depuis ce matin, pas étonnant avec tout ce battage médiatique".
N'ayant pas envie de repartir bredouille, je me mets à chercher un vendeur, pensant que peut être ils en avaient encore en stock dans leur réserve.
Visiblement les vendeurs étaient aussi rares que les bouquins de Houellebecq.
Avant de laisser tomber, je me suis dirigé vers la caisse centrale afin de demander à une hôtesse d'accueil qu'elle me re-dirige vers un vendeur.
"Bonsoir mademoiselle, pourriez vous m'indiquer où je pourrais trouver le responsable du rayon culture s'il vous plait?"
L'hotesse toute french-manucurée et au brushing parfait me regarde avec des yeux inquiets comme si je lui avais parlé en ouzbecq:
"Euh...oui, le jardinage c'est au fond, derrière l'électroménager".
"Oui...mais enfin...non, je voulais dire le rayon livres, disques, DVD quoi!"
"Ah pardon...oui pour les DVD vous allez voir Jean-Michel au rayon hi-fi informatique."
Va pour Jean-Michel, je n'avais pas le courage d'insister plus longuement et de harceler cette pauvre hôtesse.
Je repérais de loin assez facilement le Jean-Michel en question avec sa bonne tête de Jean-Michel en train d'essayer de refourguer sa camelote taïwanaise à un petit vieux qui buvait ses paroles.
Arrivé à mon tour, je demandais au grand maitre des lieux s'il lui restait un exemplaire du dernier Houellebecq.
"Non, ce modèle-là ne me dit rien,mais par contre je vous conseille plutot d'essayer le dernier Samsung DVD-R121 qui vient de sortir et qui ..."
Je n'ai pas attendu la fin de sa plaidoirie et me dirigeais déjà vers la sortie la plus proche à la recherche d'une grande bouffée d'oxygène, convulsé par d'irresistibles envies de foutre en l'air tous les rayonnages à ma portée.
A défaut de passer la nuit avec Michel, je la gâchais plutôt en cauchemardant sur Jean-Michel...
Autant dire que le lendemain matin je n'étais pas d'humeur à supporter les fêtes que me fit comme à son habitude Anne-Charlotte ma collègue de bureau.
"Et ben dis donc Lucien, tu m'as l'air bougon ce matin, t'as pas beaucoup dormi toi, t'as encore fait le coquin toute la nuit on dirait."
J'aurais tout donné pour la faire taire mais là, j'étais vraiment trop dépité et n'avais pas le courage d'affronter cette furie, pas avant 2 ou 3 cafés tout du moins.
"Allez mon petit Lulu, arrete de faire ton Bacri et dis à Chacha ce qui va pas."
Ce que j'aimais chez elle c'était sa manière de me parler comme si elle s'adressait à un clébard pour qu'il fasse le beau et qu'il réclame son susucre en pointant le bout de sa bite.
"Non merci, ça va, tu sais bien que je prends plus de sucre avec mon café" lachais- je dans un grand moment de vide et de désespoir.
Ma remarque la laissa stoïque et elle partie désabusée et frustrée de ne pas recevoir la petite part d'amour qu'elle attendait de moi, et ce depuis son réveil, comme tous les matins ouvrables.
Anne-Charlotte vivait seule depuis trop longtemps et nourrissait envers moi des sentiments plus profonds que ceux qu'on s'attend à trouver habituellement sur un lieu de travail.
"Excuse moi, j'ai pas réussi à trouver le dernier Houellebecq hier soir au Carrouf mais tu y es pour rien, j'ai pas à t'infliger ça".
"Ah oui, j'ai entendu parler de lui lundi soir chez Guillaume Durand.
J'aimerais bien lire un de ses livres pour pas mourir idiote."
Là je me suis dit: "Y'a du boulot, peine perdue!"
"OK, je vais voir ce que je peux faire pour toi, je t'emmène ca demain, mais bon, je te préviens, te connaissant, tu risques de pas aimer."
"T'inquiètes, je suis super curieuse de voir ça, et puis si ça te plait, ça ne peut que me plaire."
Allez, vas-y, rajoutes-en une couche au cas où j'aurais pas compris que t'as envie de moi et pas de mes bouquins.
Le lendemain matin, comme prévu, je lui avais concocté un petit "pack de bienvenue" préparé amoureusement.
Sur son bureau l'attendait sagement un petit carton contenant "l'extension du domaine de la lutte", le premier Vincent Delerm, le dernier Christophe, le dernier Bashung, le DVD de "Seul contre tous" , et une boite de Prozac au cas où!
Si j'avais pu me procurer un flingue chargé, je l'aurais rajouté au paquet, ça m'aurait peut-être rendu service et à elle aussi d'ailleurs, mais bon, son petit ballet nuptial quotidien m'aurait manqué à la longue.
Y'a pas à dire, je vais pas cracher dans la soupe, ça aide quand même à faire passer les longues journées de boulot...
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