Un glory-hole pour la gloriole
Jeudi soir je reçois un appel de jg :
- Ramène ta fraise mec, y’a une soirée «gourmandes» en perspective ce soir au 45. J’ai deux copines belges qui sont sur Nice en ce moment et qui ont l’intention d’y passer une bonne partie de la nuit.
- Mais tu déconnes, je bosses demain et en plus je mixe aux Hespé demain soir.
- Et moi je bosse pas peut être? Tu verras, tu le regretteras pas!
Une demi-heure plus tard, je me présentais devant l’entrée du 45 où m’attendait déjà jg impatiemment.
Comme convenu, nous avions laissé nos copines respectives à la maison car les couples traditionnels sont plutôt mal vus dans ces soirées du jeudi.
Il faut dire que les soirées «mixtes» à tendance «pluralistes» abritent une grande majorité de mecs seuls et quelques nanas «gourmandes» qui viennent parfois seules, parfois avec leurs conjoints.
Nous eûmes droit à un accueil des plus chaleureux de la part de Patou, la taulière, qui pourtant n’est pas réputée pour son amabilité.
Il faut dire que jg est un habitué des lieux et ramène souvent une clientèle haut de gamme et festive.
- C’est le feu ce soir mes chéris, on est déjà blindés et les filles sont en grande forme, dit elle en nous claquant la bise.
Je crus comprendre que cette formule d’usage était courante et faisait office de message de bienvenue.
Comme c’était à prévoir dans ce genre de soirées très particulières, la piste et le bar étaient déserts, les petits jeux de séductions préliminaires n’étant guère de mise dans un tel contexte.
Tout se passait dans les sous-sols et les rares convives que l’on venait à croiser dans le reste de la boîte étaient ceux qui venaient fumer leur clope au bar, ceux qui venaient s’y désaltérer entre deux ruades et ceux qui allaient soulager leur vessie dans les toilettes de l’étage, plus tranquilles que l’espace «salle de bain» jouxtant les «coins câlins».
En bas, ça s’affairait déjà sérieusement. On dénombrait à peine une petite dizaine de filles pour une bonne cinquantaine de gars.
Les deux copines belges de jg étaient facilement repérables car elles monopolisaient l’attention de tout le monde sur le grand lit central, un peu comme l’attraction principale de la soirée.
Les autres filles présentes, les «régionales de l’étape» comme on dit, faisaient pale figure comparé aux deux bougresses blondes venues du plat pays qui est le leur.
Et le moins que l’on puisse dire est que Sylvie et Kathy n’avaient pas fait le voyage pour rien.
Une bonne douzaine de types les entouraient ce qui ne semblait pas les perturber plus que ça.
Jg m’avait souvent briefé sur l’endurance et l’abnégation des filles du Nord, mais c’est la première fois que je mettais des images sur ces fameux ouï-dire qui tournaient depuis longtemps dans les milieux libertins.
Les deux sauvageonnes mettaient du cœur à l’ouvrage et abattaient un boulot monstre, le tout avec le sourire s’il vous plaît. Que dire du légendaire sens de l’hospitalité de cette région-là?
Face à un tel professionnalisme, les gars peu habitués à cela dans nos contrées, n’en menaient pas bien large.
Les plus costauds s’en sortaient plus ou moins et repassaient régulièrement visiter ces dames, aussitôt les réserves rechargées, les autres étaient trop intimidés pour honorer les tigresses, certains se vidaient avant même d’atteindre leur tour, d’autres préféraient rebrousser chemin, ne se sentant pas assez à la hauteur.
Résultat des courses, sélection "Darwinienne" oblige, c’est un duo de petits jeunes musclés de type latino qui se payèrent la part du lion en s’offrant les services des deux copines tout au long de la soirée, les autres plus malingres ou plus âgés ou tout simplement plus timides, restant en retrait en se contentant de s’astiquer devant le spectacle.
Un des temps forts de la soirée fut le passage au «glory hole».
Comme toute «gourmande» qui se respecte, cette épreuve obligée est quasiment incontournable.
En général, ce petit jeu lève toute inhibition et tout le monde s’y retrouve :
Les «gourmandes» n’ont à faire qu’à la partie noble du corps de leurs prétendants, le reste n’ayant que peu d’importance à leurs yeux.
A ce moment-là, l’homme ne se résume qu’à son sexe avec un mur de bois tout autour.
Et surtout, de l’autre côté de la paroi, une seconde chance est donnée à tous ces laissés pour compte qui se sont cassés les dents à l’épreuve du lit collectif.
Ici, point de jugements, point de regards lourds, tous se retrouvent égaux dans la pénombre face à ce mur percé de trous de gloire, dans l’attente justement de cet unique instant de gloriole qui sauvera leur soirée du marasme ambiant.
Dans ce parfait anonymat, les compteurs sont remis à zéro, l’égalité sociale reprend ses droits, prenant le dessus sur l’injustice, la ségrégation et la profonde frustration qui domine parmi la majorité silencieuse des silhouettes errantes traînant leur mal-être dans les profondes moquettes de ces bas-fonds douteux.
Comme disait Andy Warhol, chacun de nous aura dans sa vie son quart d’heure de gloire. En observant les mines rassasiées quittant ce couloir obscur uniquement balayé de rayons de lumière rasante, on se dit qu’il n’en faut pas plus pour redonner vie à un visage perclus de souffrance affective.
Pour déconner, jg voulut m’entraîner dans ce corridor étroit en me faisant miroiter une sensation unique et surprenante.
- Viens, il reste des trous de libre, tu en trouveras sûrement un à ta taille.
- C’est bon mec, on n’est pas à la foire du trône, j’ai pas envie de ramener une peluche à la maison.
En repassant du côté lumineux, je vis la hampe de jg qui pointa le bout de son nez d’un des nombreux trous tel un portemanteau de fortune, ce qui eut le chic de me faire partir dans un de ces incontrôlables fous rires dont j’eus un mal fou à me défaire et qui eut le don d’agacer nos deux Belges, toujours très professionnelles jusqu’au bout de leur French manucure.
En laissant jg à ses jeux de hasard, je continuai de me balader le long des alcôves feutrées et saturées, et en passant devant l’une d’elle je vis une nana d’un certain âge, bien que plutôt pas trop mal conservée, aux prises avec trois jeunes hommes pas très entreprenants.
Deux d’entre eux étaient assis à la hauteur de son visage et se faisaient sucer goulûment sans broncher. Ils ressemblaient à des étudiants en goguette avec leurs grands corps maigres et blancs uniquement vêtus d’une paire de lunettes et d’une paire de chaussettes. Le troisième était du même acabit et s’affairait plutôt à découvrir l’intimité de sa cavalière. Au bout de quelques minutes étouffées de silence, de pénombre et de moiteur saisissante, le plus agile des trois se retira de la dame l’air penaud en constatant qu’il avait empli sa capote sans même s’en rendre compte. Et que dire de sa proie qui n’avait pas bougé d’un iota et qui continuait à écarter les cuisses comme s’il ne s’était rien passé.
A ce moment-là, je fus houspillé par un gars d’âge mur, complètement habillé, et que j’en déduis être le compagnon de cette dame.
Il me montra la direction du lit en me faisant comprendre que la place était libre et que je pouvais profiter de sa femme comme je l’entendais.
Je secouai la tête par la négative en lui disant que j’avais déjà dîné et que je n’avais plus trop faim.
Croyez-le ou non, le gars me lança un regard noir, vexé par l’affront et peu habitué à ce qu’on lui refuse l’accès à sa femme.
Il fallut presque que je me justifie en lui prouvant que je la trouvais fort charmante, là n’était point le problème, mais que mon corps risquait de ne pas suivre.
C’était vraiment le monde à l’envers : risquer de se faire casser la gueule par un gars pour ne pas avoir sauté sa femme…
Sacré jg, avec lui je repoussais à chaque fois les limites de la folie humaine.
Pendant ce temps-là, justement, mon jg était sorti de son trou pour accompagner ses deux blondissimes copines vers la dernière étape de leur périple.
Il m’expliqua que c’était une espèce de bouquet final qui clôturait toute bonne soirée «gourmande» et qui en justifiait à lui seul son nom.
Sylvie et Kathy s’étaient regroupées sur le grand lit central recouvert pour l’occasion d’une grande bâche plastifiée et invitaient tous les volontaires à venir les remercier de leur visite en les honorant de leur semence, comme ces toréadors à qui l’on balance des gerbes de fleurs du haut des gradins de l’arène après la mise à mort.
Je demandais à jg si c’était une coutume typiquement belge, mais il me répondit qu’au contraire, le «Bukkake» était une monnaie courante universelle à la fin de ce genre de soirée.
Là encore, cette épreuve réjouissait toutes les parties concernées :
Les «gourmandes» étaient récompensées de leur ardeur au travail et prenaient cela comme un compliment et un témoignage de reconnaissance qui les flattaient au plus haut point.
D’ailleurs, il suffisait de voir leur éternel sourire briller tout le long de ce feu d’artifice séminal.
Quant aux artificiers qui n’avaient pas encore eu l’occasion de dégainer leur calibre, cela leur permettait de se délester et de ne pas rentrer chargé à la maison, ce qui a au moins le mérite d’amortir le prix d’entrée exorbitant.
Voyant la tournure que prenait cette hommage liquéfiant, je préférais ne pas rester jusqu’à la séance de douche collective et priais jg de m’accompagner à quitter les lieux.
Au passage, nous eûmes à nouveau droit à des adieux chaleureux de la part de Patou qui nous demanda si nous nous étions bien amusés.
Je lui répondis que j’étais quand même déçu de ne pas avoir remporté de peluche au stand de ball-trap ce qui sembla la plonger dans de pénibles réflexions.
Le lendemain, j’eus un peu de mal à me concentrer au boulot et repensai à tout cela, du porte-manteau perroquet de jg jusqu’à l’altercation avec ce mari frustré de ma volte-face devant sa femme.
Et pour me remettre de mes émotions et conjurer le sort, j’inondais le soir même les Hespérides de mélodies purificatrices et salvatrices que seule la Black Soul des seventies peut engendrer.
Je n’avais qu’une seule crainte :
Que jg se ramène avec ses deux copines et me vole ainsi la vedette…
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