Descente

Publié le par Lucien

    La table en teck sous la tonnelle est jonchée de cadavres de bouteilles de Château Minuty, d’assiettes grasses et de cendriers débordants de cendres froides. En contrebas, j’aperçois un maillot de bain inconnu qui obstrue le skimmer de la piscine. Ma tempe gauche commence à tambouriner au rythme des pulsations qui animent la branche frontale de ma veine temporale supérieure, comme en phase avec des échos lointains émanant d’un vieux disque de Fela Kuti. Pour m’en défaire, je plonge dans l’eau désespérément tiède et vais libérer le système de filtration de ce morceau de tissu pas plus épais qu’un string.
    - C’est celui d’Isa! me lance O du balcon d’un air affligé. Elle le cherchait ce matin avant de partir.
    - Ils sont
déjà partis? Où sont-ils?
    - À la plage je crois, ver
s Antibes.

    Le temps que la caféine que je viens d’ingurgiter à forte dose vienne délivrer son effet vasoconstricteur au niveau de mon crâne, j’interroge la messagerie de mon portable. Pierre nous invite à venir le rejoindre à Montpellier dans la villa de ses parents. Il compte y fêter dignement le bouclage de son nouveau bouquin avec quelques potes à lui. René, le boss des Hespérides me propose de venir mixer samedi soir. Il organise une petite soirée à l’occasion du festival Pantiero. Marie veut savoir si j’ai des nouvelles de Jg. Elle n’arrive pas à le joindre depuis plusieurs jours.
    J’efface tout et m’enfile une demi-tablette de Dihydro ergotamine pour accompagner mon café. En voulant allumer la radio, je constate qu’un disque de Fela est resté calé dans le lecteur CD.

    Je rappelle Pierre qui est en train de comater au bord de sa piscine. Je décline son invitation en prétextant qu’Yvan et Isabelle sont chez nous pour deux ou trois  semaines. Il me propose de les inviter aussi mais je lui explique qu’Yvan est venu couvrir Pantiero pour son canard. Je lui demande de quoi parle son nouveau bouquin. Il me dit qu’il me l’enverra mais qu’il est beaucoup plus soft que le précédent. Je le charrie en lui disant qu’il a enfin fini par mettre de l’eau dans son vin. Il rigole puis me répond qu’il n’en sait rien mais que, par contre, il vient de mettre du spe
rme dans sa coke.

    Je fais un peu le t
ri dans mes disques et commence à préparer mon set tranquillement. Tous les vinyls que je mets de côté ont une forte consonance Post-Punk, New-Wave voire No-Wave. Aucun n’est daté d’après 1986. Je ne sais pas si ça conviendra. Je m’en fous un peu à vrai dire.

    J’essaie de joindre Yvan puis Isa sur leurs portables mais aucun ne répond. O ne sait pas vraiment me dire sur quelle plage je peux les trouver. Du coup, me voilà à arpenter les plages d’Antibes, de Juan et même les petites criques du Cap. En vain.
 
    De dépit, je pousse jusqu’à la Batterie où le parking défoncé est déjà bondé de véhicules étrangers au département quand ce n’est pas au pays. Visiblement, cette micro-plage commence vraiment à circuler dans tous les guides du queutard de France et de Navarre. Effectivement, au premier coup d’œil, je reconnais peu de bites familières. Je ne sais pas où les habitués vont se faire dorer la rondelle pendant les vacances. Peut-être se font-ils inviter chez de gracieux détenteurs de piscines, va savoir. Finalement je repère assez facilement le grand corps noueux à la peau d’ébène de Théophile. Fidèle au poste, il s’amuse à effrayer de jeunes néerlandaises à tresses venues se rincer l’œil. Non loin, je crois reconnaître deux couples de motards ch’tis qui viennent chaque été. Les deux motardes sont encore plus vulgaires que l’an dernier et me font penser aux deux gang-bangueuses belges que j’avais croisées au Club 45 en début d’année avec Jg. L’une arbore une argenterie toute clinquante entre les grandes lèvres, éblouissant le regard des curieux, et l’autre à l’air toute fière de présenter sa nouvelle paire de seins à la cantonade. En plaisantant, je glisse à l’oreille de Théophile que si d’aventure les piercings chauffés à blanc viennent à rencontrer l’un des ballons de silicone tendus à bloc, mieux vaut s’écarter du périmètre si l’on veut éviter le festival pyrotechnique. Ma vanne foireuse a le mérite de déclencher le rire gras du géant antillais et de focaliser d’autant plus le regard des petites bataves sur son engin assailli de soubresauts nerveux.
    - Et sinon, quoi de neuf par ici? Ca bouge un peu?
    - Pas mal ouais! y’a des petites nouvelles pas trop farouches et sinon y’a toujours les valeurs sûres, me dit-il en me montrant d’un mouvement de tête les motardes blondes avachies sur leurs serviettes éponges Harley Davidson représentant un chien-loup et la tête de Johnny. J’organise une petite sauterie samedi soir sur la plage, si ça te dit de passer? On commence par un petit apéro-barbecue et ensuite les motards prennent les choses en main. Le weekend dernier on a eu du monde. Heureusement que les condés ne nous ont pas repérés.
    - Non merci, c’est sympa mais samedi je mixe aux Hespérides. Si je ne finis pas trop tard, je passerai peut-être faire un tour avant de rentrer.
    - Au fait, tu as vu Jg récemment?
    - Non, mais tu n’es pas le seul à le chercher je crois.

    Sur le chemin du retour, je coupe par les collines de Super Cannes prenant la route des crêtes jusqu’au col Saint Antoine. Les Jazz Messengers m’accompagnent dans l’escalade des lacets jusqu’à l’ancien observatoire. De là-haut, j’aperçois la chape de plomb qui écrase la ville rendant la ligne d’horizon d’un blanc laiteux. Je ne traîne pas et m’empresse de dévaler l’autre versant de la colline en direction du nord...
Publicité

Publié dans Mixages

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
E
Suspense...que vont faire pendant ce temps les motardes en chaleur ? Une partie de hand au Suquet contre les jeunes hollandaises ?<br />  <br /> M. et e.<br />  
Répondre
G
Ouh! Je viens de lires les cinq textes à la suite. Je vois que tu n'as pas chômé! De la belle ouvrage, vraiment. Remarquable. Chaque phrase est un petit bijou. Rassure-moi, j'espère que tu souffres en écrivant comme ça, sinon, c'est injuste! Comme Nivalane, je me suis esclaffé plusieurs fois (le chien qui pisse sur la vieille morte, les seins tout neufs qui explosent, etc.) La question que je me pose maintenant, c'est: où cela va-t-il nous mener? Que faut-il entendre par ce titre de "Mixage"? Mais je suis trop indiscret...
Répondre
L
Qu'entends tu par "souffrir" au juste ?Si je devais "souffrir", je ne le ferais pas, pas maso quand même !Non, au contraire, c'est presque jubilatoire, limite orgasmique !Quant au titre de cette série, il ne faut pas le prendre au premier degré et penser tout de suite à des mixages corporels, des partouzes en quelque sorte.Au départ, j'avais intitulé cette série pour traiter uniquement de mes expériences musicales, point barre. Mixages de disques en club ou de samples sur le séquenceur de mon ordi, le terme était purement à prendre sous sa forme technique.Dorénavant, il faut plus le voir comme un brassage global de toutes mes influences: musicales, littéraires, culturelles, professionelles, libertines, sexuelles,...C'est une sorte de "melting-pot" de tout ce que j'avais envie de traiter, sans délimiter chaque thème par une barrière, la base étant toujours à dominance musicale bien sûr.Exit donc les autres séries, et place à celle-ci, beaucoup plus globale et illimitée.