Pistes
Ces fichues platines tournent décidément trop vite pour moi. Je suis embarqué dans une nouvelle course poursuite pour échapper au blanc fatal. Pourquoi avoir pris le risque d’improviser? Pourquoi n’ai-je pas plus d’un disque d’avance sur mon set? Ces questions ne font rien pour calmer l’excitation qui bouillonne entre les deux oreillettes de mon Sennheiser. Et comme à mon habitude dans ce genre de rendez-vous, je suis loin d’être à jeun. Quand se résoudra-t-on à supprimer l’open bar pour les djs en pensant être courtois avec eux?
De la salle de restaurant et du bar, je ne distingue que de vagues halos lumineux comme si je venais de me taper une mydriase à grands coups de gouttes d’atropine.
Je lance le Born Under Punches des Talking Heads et je vois les corps redoubler de frénésie sous les injonctions de David Byrne.
"And the heat goes on… And the heat goes on… And the heat goes on… And the heat goes on…Where the hand has been… And the heat goes on… And the heat goes on… And the heat goes on… And the heat goes on"
Une gamine salace, la moitié de mon âge, me reluque fixement, plantée devant les platines. Je me retiens de ne pas déserter mon poste en laissant tourner la première face du Remain In Light, intermèdes compris. Elle fait partie d’un petit groupe de putafranges maquillées comme des 205 GTI customisées, en petites tuniques bouffantes en satin et ballerines ouvertes. Je déteste cette nouvelle mode, aussi sexy qu’une pomme de terre en robe des champs. Autour d’elles semblent graviter des crevards barbus aux cheveux gras et hirsutes, tous clonés en polos rayés vintage de chez Springfield. Ils tirent la tronche comme des kakous pour montrer leur rébellion et matent toutes les deux minutes leurs portables à 500 euros. Je me dis qu’à leur âge, je n’avais pas les mêmes valeurs et n’usais pas de tels artifices pour emballer les petites greluches du quartier.
D’énervement, j’enchaîne sur le Warm Leatherette de The Normal que je n’avais pas vraiment prévu de passer à cet instant-là. Qu’importe, les pisseuses deviennent hystériques et secouent leurs franges Toni and Guy de supermarché en allumant les petits merdeux friqués qui continuent stoïquement à faire semblant de taper des SMS imaginaires.
"Hear the crushing steel…Feel the steering wheel…Hear the crushing steel…Feel the steering wheel…Warm leatherette…Warm leatherette…Warm leatherette…Melts on your burning flesh…You can see your reflection…In the luminescent dash"
Sibylle, la serveuse du carré privilège, continue à venir me servir des Vodka-Tonic à fréquence régulière comme si elle avait peur que je me déshydrate comme un petit vieux ou un nourrisson. J’ai beau lui dire de freiner la cadence, elle n’entend rien et retourne bosser avec une droiture d’épaule très professionnelle, sa queue-de-cheval laissant deviner une nuque longue et fine, véritable plateforme incitant à venir y laisser atterrir des escadrons de baisers alcoolisés.
Je vois bien que la clientèle est moins guindée qu’à l’habitude. Le patron a organisé un petit extra avec open-bar et sponsors, histoire de donner une seconde jeunesse à son établissement un peu trop feutré pour la jeunesse dorée cannoise. Il a réquisitionné pour l’occasion tous ses djs résidents qui étaient disponibles, ce qui donne lieu à un véritable carambolage des styles. Heureusement pour moi, les sets sont limités à une heure et j’accueille avec soulagement la relève en la personne de DJ Mike, un spécialiste de Bossa. Je lui cède la place en balançant le Mongoloid de Devo, ce qui n’a pas trop l’air à son goût vu la mine qu’il tire en cherchant en vain quelque chose à caler derrière. L’éternelle solidarité des djs à encore de grandes heures devant elle.
"Mongoloid he was a mongoloid…Happier than you and me…Mongoloid he was a mongoloid…And it determined what he could see… Mongoloid he was a mongoloid…One chromosome too many…Mongoloid he was a mongoloid…And it determined what he could see"
Je suis au bar en train de me refaire une santé à coup de Bloody Mary. Yvan semble me raconter le set de DJ Shadow à Pantiero mais je ne capte qu’un mot sur dix à cause de la soupe latino que nous inflige mon successeur. Je cherche en vain du regard la petite nympho mais elle a déserté la piste, laissant place nette à des couples de vieux Cannois bronzés au look d’échangistes du dimanche. DJ Mike a le chic pour attirer ce genre de clientèle. Je le soupçonne même d’avoir déjà dû officier dans une boîte à touze pour arrondir ses fins de mois. Explosé à la vodka, je m’imagine aux platines de l’Absolu en train de passer Mongoloid, le patron déboulant dans la cabine pour débrancher l’ampli en hurlant qu’à l’étage, tous les mecs sont pris d’une crise d’hystérie collective et qu’ils sont tous en train de se finir contre les murs en crépi, l’œil exorbité et l’écume aux lèvres. Perdu dans mes délires éthyliques, je remarque à peine qu’Yvan essaie de rentrer en communication avec moi depuis déjà quelques minutes.
- Tu as des nouvelles d’Ant? J’aimerais aller l’interviewer chez lui avant de remonter à Paris.
- Non, pas récemment. Il s’enferme dans son studio et n’en sort qu’au petit matin paraît-il. Je crois qu’il est à la bourre pour son album. Je ne sais pas si c’est une bonne idée à vrai dire.
- Tant pis! À la place, on peut essayer d’aller à la Fondation Maeght demain matin. Notre vol est en fin d’après-midi, ça nous occupera en attendant.
Je n’entends même pas la fin de sa phrase. La bande de crevards et d’apprenties pouffiasses vient de quitter l’établissement pour s’évaporer dans la nuit cannoise incandescente. Je sors dans le patio pour tenter de repérer leur destination mais je ne vois que la longue file d’attente qui s’étire à l’entrée du lounge, composée de jeunes couples lookés et de vieux beaux libidineux sortant leurs grosses déguisées comme des sapins de Noël. Je fais signe à Yvan, Isa et O qu’il est grand temps de quitter les lieux s’ils veulent encore garder une bonne image des Hespérides.
Sur le chemin du retour, je leur propose de m’accompagner à la Batterie pour voir si la partouze de nudistes bat son plein. Cette proposition imprévue ne semble pas les emballer outre mesure et ils traînent un peu la patte pour descendre le long chemin sombre qui mène à la plage.
Arrivés tout en bas, je manque de peu de me cogner contre Théophile qui fume une clope tranquillement, assis en tailleur, le cul dans le sable froid.
- Vous arrivez un peu tard les amis! La plupart des participants sont déjà partis. Il ne reste que les motards et leurs dames qui sont en train de finir de vider quelques couilles, là-bas derrière, sur les rochers au pied de la falaise.
Effectivement, grâce au phare de la Garoupe, nous apercevons par intermittence le va-et-vient cadencé des pompeuses qui s’affairent avec une demi-douzaine de gars assis inconfortablement en équilibre sur les rochers saillants fouettés par le ressac nocturne. Ce ballet de sirènes échouées semble mettre assez mal à l’aise mes compagnons et je décide de prendre congé du maître des lieux qui me sermonne d’essayer d’arriver plus tôt la prochaine fois.
En amorçant l’ascension vers le parking, j’entends à nouveau la voix de Théophile en contrebas quelques mètres derrière moi qui m’assène une dernière salve de mots dont je ne comprends pas tout de suite le contenu.
Ce n’est qu’une fois arrivés à la voiture que je réalise le sens et la portée de ses propos. À peu de choses près, il a l’air d’affirmer que Jg est passé sur la plage dans le courant de la soirée accompagné par un petit groupe d’amis amené par un grand ténébreux de type asiatique, le reste de sa phrase continuant de me perturber tout au long du trajet vers notre demeure reculée…
De la salle de restaurant et du bar, je ne distingue que de vagues halos lumineux comme si je venais de me taper une mydriase à grands coups de gouttes d’atropine.
Je lance le Born Under Punches des Talking Heads et je vois les corps redoubler de frénésie sous les injonctions de David Byrne.
"And the heat goes on… And the heat goes on… And the heat goes on… And the heat goes on…Where the hand has been… And the heat goes on… And the heat goes on… And the heat goes on… And the heat goes on"
Une gamine salace, la moitié de mon âge, me reluque fixement, plantée devant les platines. Je me retiens de ne pas déserter mon poste en laissant tourner la première face du Remain In Light, intermèdes compris. Elle fait partie d’un petit groupe de putafranges maquillées comme des 205 GTI customisées, en petites tuniques bouffantes en satin et ballerines ouvertes. Je déteste cette nouvelle mode, aussi sexy qu’une pomme de terre en robe des champs. Autour d’elles semblent graviter des crevards barbus aux cheveux gras et hirsutes, tous clonés en polos rayés vintage de chez Springfield. Ils tirent la tronche comme des kakous pour montrer leur rébellion et matent toutes les deux minutes leurs portables à 500 euros. Je me dis qu’à leur âge, je n’avais pas les mêmes valeurs et n’usais pas de tels artifices pour emballer les petites greluches du quartier.
D’énervement, j’enchaîne sur le Warm Leatherette de The Normal que je n’avais pas vraiment prévu de passer à cet instant-là. Qu’importe, les pisseuses deviennent hystériques et secouent leurs franges Toni and Guy de supermarché en allumant les petits merdeux friqués qui continuent stoïquement à faire semblant de taper des SMS imaginaires.
"Hear the crushing steel…Feel the steering wheel…Hear the crushing steel…Feel the steering wheel…Warm leatherette…Warm leatherette…Warm leatherette…Melts on your burning flesh…You can see your reflection…In the luminescent dash"
Sibylle, la serveuse du carré privilège, continue à venir me servir des Vodka-Tonic à fréquence régulière comme si elle avait peur que je me déshydrate comme un petit vieux ou un nourrisson. J’ai beau lui dire de freiner la cadence, elle n’entend rien et retourne bosser avec une droiture d’épaule très professionnelle, sa queue-de-cheval laissant deviner une nuque longue et fine, véritable plateforme incitant à venir y laisser atterrir des escadrons de baisers alcoolisés.
Je vois bien que la clientèle est moins guindée qu’à l’habitude. Le patron a organisé un petit extra avec open-bar et sponsors, histoire de donner une seconde jeunesse à son établissement un peu trop feutré pour la jeunesse dorée cannoise. Il a réquisitionné pour l’occasion tous ses djs résidents qui étaient disponibles, ce qui donne lieu à un véritable carambolage des styles. Heureusement pour moi, les sets sont limités à une heure et j’accueille avec soulagement la relève en la personne de DJ Mike, un spécialiste de Bossa. Je lui cède la place en balançant le Mongoloid de Devo, ce qui n’a pas trop l’air à son goût vu la mine qu’il tire en cherchant en vain quelque chose à caler derrière. L’éternelle solidarité des djs à encore de grandes heures devant elle.
"Mongoloid he was a mongoloid…Happier than you and me…Mongoloid he was a mongoloid…And it determined what he could see… Mongoloid he was a mongoloid…One chromosome too many…Mongoloid he was a mongoloid…And it determined what he could see"
Je suis au bar en train de me refaire une santé à coup de Bloody Mary. Yvan semble me raconter le set de DJ Shadow à Pantiero mais je ne capte qu’un mot sur dix à cause de la soupe latino que nous inflige mon successeur. Je cherche en vain du regard la petite nympho mais elle a déserté la piste, laissant place nette à des couples de vieux Cannois bronzés au look d’échangistes du dimanche. DJ Mike a le chic pour attirer ce genre de clientèle. Je le soupçonne même d’avoir déjà dû officier dans une boîte à touze pour arrondir ses fins de mois. Explosé à la vodka, je m’imagine aux platines de l’Absolu en train de passer Mongoloid, le patron déboulant dans la cabine pour débrancher l’ampli en hurlant qu’à l’étage, tous les mecs sont pris d’une crise d’hystérie collective et qu’ils sont tous en train de se finir contre les murs en crépi, l’œil exorbité et l’écume aux lèvres. Perdu dans mes délires éthyliques, je remarque à peine qu’Yvan essaie de rentrer en communication avec moi depuis déjà quelques minutes.
- Tu as des nouvelles d’Ant? J’aimerais aller l’interviewer chez lui avant de remonter à Paris.
- Non, pas récemment. Il s’enferme dans son studio et n’en sort qu’au petit matin paraît-il. Je crois qu’il est à la bourre pour son album. Je ne sais pas si c’est une bonne idée à vrai dire.
- Tant pis! À la place, on peut essayer d’aller à la Fondation Maeght demain matin. Notre vol est en fin d’après-midi, ça nous occupera en attendant.
Je n’entends même pas la fin de sa phrase. La bande de crevards et d’apprenties pouffiasses vient de quitter l’établissement pour s’évaporer dans la nuit cannoise incandescente. Je sors dans le patio pour tenter de repérer leur destination mais je ne vois que la longue file d’attente qui s’étire à l’entrée du lounge, composée de jeunes couples lookés et de vieux beaux libidineux sortant leurs grosses déguisées comme des sapins de Noël. Je fais signe à Yvan, Isa et O qu’il est grand temps de quitter les lieux s’ils veulent encore garder une bonne image des Hespérides.
Sur le chemin du retour, je leur propose de m’accompagner à la Batterie pour voir si la partouze de nudistes bat son plein. Cette proposition imprévue ne semble pas les emballer outre mesure et ils traînent un peu la patte pour descendre le long chemin sombre qui mène à la plage.
Arrivés tout en bas, je manque de peu de me cogner contre Théophile qui fume une clope tranquillement, assis en tailleur, le cul dans le sable froid.
- Vous arrivez un peu tard les amis! La plupart des participants sont déjà partis. Il ne reste que les motards et leurs dames qui sont en train de finir de vider quelques couilles, là-bas derrière, sur les rochers au pied de la falaise.
Effectivement, grâce au phare de la Garoupe, nous apercevons par intermittence le va-et-vient cadencé des pompeuses qui s’affairent avec une demi-douzaine de gars assis inconfortablement en équilibre sur les rochers saillants fouettés par le ressac nocturne. Ce ballet de sirènes échouées semble mettre assez mal à l’aise mes compagnons et je décide de prendre congé du maître des lieux qui me sermonne d’essayer d’arriver plus tôt la prochaine fois.
En amorçant l’ascension vers le parking, j’entends à nouveau la voix de Théophile en contrebas quelques mètres derrière moi qui m’assène une dernière salve de mots dont je ne comprends pas tout de suite le contenu.
Ce n’est qu’une fois arrivés à la voiture que je réalise le sens et la portée de ses propos. À peu de choses près, il a l’air d’affirmer que Jg est passé sur la plage dans le courant de la soirée accompagné par un petit groupe d’amis amené par un grand ténébreux de type asiatique, le reste de sa phrase continuant de me perturber tout au long du trajet vers notre demeure reculée…
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