Confessions sur un dance floor
Honnêtement, je n’ai pas trop eu le temps de bien préparer cette seconde session aux Hespérides, à cause de mon projet actuel chez Convex qui monopolise pas mal de mon temps et de mon esprit.
Pourtant pendant les congés de Noël j’ai eu le temps de bien ré-écouter une bonne partie de ma discothèque et même de commander de nouvelles galettes sur le net, dont certaines ne sont toujours pas arrivées d’ailleurs.
Malgré cela, toujours par sécurité, j’ai choisi de répéter à peu près le même set que celui du mois dernier car je sais que je le tiens bien celui-là.
Et puis je n’avais pas grand-chose à perdre, le M.I.D.E.M. n’ayant pas encore commencé, les grosses huiles n’avaient pas encore envahi Cannes et cette soirée s’annonçait plutôt calme.
J’avais demandé à mon cercle de fidèles amis de m’accompagner ce soir-là. Il y avait O bien sur, jg et Marie, Ant et Kim, Gilles et Véro, Caro et Karl.
Monsieur René m’avait en effet proposé une guest-list d’une dizaine d’invités qu’il avait placés à une très bonne table et à qui il avait offert repas et alcool à volonté. Grand seigneur ce Monsieur René.
Mon set s’est passé classiquement, sans embûches, de 20 heures à 2 heures et après la fermeture, mes amis et moi avons eu droit à la dernière tournée du patron, digestifs fins et cigares épais.
Le temps de remballer mon flight-case dans la bagnole et nous voilà partis en after au Minimal de Juan-Les-Pins pour voir mixer Nash.
Changement d’ambiance, on passe des alcôves feutrées des Hespérides au dancefloor bouillonnant du Minimal.
Pas évident dans ce cas-là de réussir à converser avec ses amis et surtout de trouver à s’occuper quand on est trop crevé pour remuer son corps.
Cette semaine de boulot m’avait littéralement lessivé et mon set, même destiné à un before lounge, avait requis toute ma concentration et avait fini de me vider physiquement et nerveusement.
De toute la bande, j’étais le moins vaillant et, ceci expliquant cela, le seul à avoir refusé d’aligner les rails proposés par jg.
Caro était déchaînée et Karl avait du mal à la réfréner en lui rappelant que le Minimal était encore pour l’instant une boîte «traditionnelle».
C’est vrai que la dernière fois que j’étais allé en boîte avec Caro, la qualité musicale était bien moindre mais les corps des danseurs bien plus dévêtus.
J’avais fait la rencontre de Karl et Caro sur la toile il y a quelques mois, en flânant sur des forums libertins et ils avaient rapidement émergé de mon screening, chose plutôt aisée tant la ligne de base était faible et le bruit de fond négligeable. Leur rapport signal-bruit s’est avéré si puissant dès le premier soir qu’on est rapidement passé sur MSN puis sur conversation téléphonique et dès la semaine suivante, rendez-vous était déjà pris dans un bar pour faire plus ample connaissance.
Comme prévu, ce couple de trentenaires bien mis était dans la vraie vie, en totale adéquation avec leurs belles prestations lors des épreuves de casting.
Raffinés, élégants, cultivés et dotés d’humour décalé, ils représentaient parfaitement la trop rare catégorie des libertins haut de gamme, sans qui votre serviteur aurait déjà jeté l’éponge en se recyclant sur l’élevage de chèvres dans le Mercantour.
L’osmose était totale, nous avions trouvé nos doubles.
Karl était artiste et possédait un grand atelier dans le nord de Nice où il bidouillait plus ou moins entre peinture et sculpture en essayant d’en vivoter de-ci de-là.
Caro était sa muse et, accessoirement faisait chauffer la marmite en faisant de l’infographie en free-lance, installée sur un terminal dans un coin de l’atelier.
Le contraste entre les deux types de technologies réunies sous un même toit était assez décalé et plutôt cocasse.
J’ai tout de suite plus accroché avec Caro, non pas à cause de sa plastique superbe, mais car elle était plus ouverte et plus fraîche que son compagnon, qui lui était plus renfrogné et mystérieux.
Bizarrement, j’avais même l’impression que c’est elle qui avait entrepris les démarches libertines et qui menait la barque dans cette expédition-là.
Elle s’est tout de suite prise d’amitié pour O, laissant entrevoir de légers penchants bisexuels inavoués.
Nous, nous jouions le jeu sans tirer de plans sur la comète, en nous adaptant aux rites de nos nouveaux amis.
Les premières semaines, en adultes civilisés, nous abordions très peu le sujet et nous contentions de sorties en ville, à courir les vernissages, les expos, les concerts et autres DJ sets.
Puis un beau soir, alors que nous dînions tous les quatre dans un de nos restaurants préférés du vieux-Nice, Caro froidement nous demanda si nous voulions bien les accompagner en club.
Vu la tournure de sa requête, le mot «club» était sans ambiguïté, et étrangement, la première chose à laquelle nous avons pensé O et moi en nous regardant, était de savoir si on était suffisamment équipés pour y aller, sans avoir à repasser nous changer à la maison.
Visiblement, Caro devait avoir lu dans nos pensées car elle esquissa un sourire en nous proposant, au pire, de retourner à leur atelier où ils se seraient fait un plaisir de nous prêter ce qui pouvait éventuellement nous manquer.
Ce ne fut pas nécessaire car nous faisions systématiquement des efforts vestimentaires lorsqu’on sortait en leur compagnie, un peu comme si, inconsciemment, nous nous préparions à ce cas de figure.
Les deux lascars avaient tout prévu, car, outre le fait de nous amadouer en nous offrant le repas, ils étaient allé jusqu’à déjà choisir leur destination finale en nous guidant à travers les ruelles sombres et étroites de la vieille ville jusqu’à la porte cochère du Club 45.
Je n’étais jamais allé au 45 en présence de O, ni accompagné d’un autre couple, ma seule escapade dans ce club s’étant faite l’été dernier avec jg.
L’endroit été réputé pour être assez select et regorger de beaux et jeunes couples d’italiens lookés à la dernière mode milanaise, qui n’hésitaient pas à franchir la frontière tels des contrebandiers du sexe.
Visiblement, même si notre langue était minoritaire ce soir-là, nous nous fondions bien dans le moule et notre arrivée tardive suscita quelques regards gourmands de la part de nos homologues transalpins.
En même temps, comme nous n’étions pas vraiment venus là pour améliorer notre italien, nous nous sommes juste contentés de boire des cocktails au bar et d’aller un peu remuer nos corps sur la piste de danse dès que le niveau musical en valait la peine, c’est-à-dire assez rarement.
Le DJ, enfin si on peut appeler ça un DJ, faisait aussi office de barman d’appoint pour seconder le patron, et au vu de son look, rien ne laissait présager une folle nuit de transe.
On ne peut jamais se fier à un gars qui compulse son livret de CD avec le pull rentré dans son pantalon moulant trop court, laissant entrevoir des chaussettes de tennis dans ses mocassins à glands, ou alors en maniant le décalage très décalé. Mais nous sommes à Nice, pas à Paris.
En tout cas, une chose est sûre, soit nos camarades italiens ont un assez mauvais goût musical pour se taper autant de bornes pour ça, ce qui ne m’étonnerait pas, soit ils ne viennent absolument pas pour le fond musical, ce qui ne m’étonnerait pas non plus.
Pour en avoir le cœur net, nous sommes descendus dans les caves voûtées qui étaient effectivement plus blindées que le dancefloor et où l’on jouait le Catenaccio à fond.
L’afficheur numérique digital conseillait une bonne demi-heure d’attente avant de pouvoir avoir accès au prochain coin-câlin disponible, ou alors il fallait se contenter de mater la forêt d’escarpins Prada et Gucci qui pointaient par dessus les épaules épaisses et poilus.
De plus, vouloir tenter de jouer des coudes pour s’immiscer était synonyme d’acceptation de prêt et nos dames n’étaient pas trop partantes pour entamer des jeux sans frontières.
Du coup, la seule solution restait le repli stratégique vers le bar et la piste où, après avoir laissé sa chance en vain pendant quelques morceaux à notre ami le «pousse-disques», nous décidâmes d’un commun accord de fuir les lieux pour retrouver le nid douillet de nos camarades de virée.
Nous n’eûmes plus l’occasion de retourner en club avec eux depuis, même s’ils insistèrent jusqu’au bout pour qu’on les accompagne au réveillon Kubrickien du Château Rose en lieu et place de la party chez jg.
Au Minimal, Caro continuait de se déchaîner comme une sauvageonne sous les coups de boutoir des infra-basses assénées par Nash, bien plus à l’aise que sous les néons glauques du 45.
Lors d’une de ses rares pauses, elle vint nous retrouver au bar, sa robe de soirée toute trempée de sueur, et interpella notre petit groupe composé de Karl, Ant, jg et moi-même.
Malgré le vacarme, elle commença à vouloir rentrer dans une diatribe hautement philosophique sur le fait qu’il n’existe aucun lieu libertin prestigieux et pourvu d’une bande-son et d’un décor dignes de ce nom.
Le lieu et l’heure n’étaient pas vraiment bien choisis pour aborder ce sujet maintes fois débattu entre nous dans d’autres circonstances, mais forcés étions-nous de constater que la tigresse était bel et bien en plein cœur du problème.
En effet, ce projet un peu fou était depuis longtemps notre «serpent de mer» que l’on ressortait régulièrement pour plaisanter, mais qui tout de même, nourrissait en nous les plus vives espérances et les utopies les plus démentes.
Tels de grands enfants, nous nous imaginions tout lâcher et sacrifier notre petit confort bourgeois pour associer nos forces et assouvir nos fantasmes les plus inavouables.
Reprendre un beau volume à l’abandon bien situé, le retaper, faire appel à nos connaissances pour dégotter un décorateur d’intérieur voire un designer afin de transformer le lieu en un formidable espace aéré, lumineux, moderne, chaleureux et convivial.
Eviter de tomber dans les clichés éculés des clubs libertins, à base de kitscheries affligeantes, d’accessoires pseudo-érotiques, d’équipements lumineux et sonores dignes d’une salle municipale voire d’un vulgaire baloche, sans parler des effets d’architecture redondants basés sur les éternels symboles totalement dépassés que sont l’auberge, la chaumière, le rustique, poutres et pierres apparentes, caves voûtées, alcôves feutrées, escaliers d’oubliettes, donjons, châteaux, cages en fer forgé, j’en passe et des meilleures.
Pourquoi le jeune libertin dynamique et branché devrait-il se farcir des clubs d’un autre âge fréquentés par une génération qui s’en contente et qui approuve stoïquement ?
Pourquoi ne pas essayer d’élever le niveau et de créer un lieu en adéquation avec la jeune garde libertine qui ne s’y retrouve plus dans l’offre actuelle du marché ?
Pourquoi ne pas rêver d’un espace contemporain où cohabiteraient l’élégance, la sensualité, l’absence de vulgarité, la classe, l’art, la musique de qualité loin des formats commerciaux, un bar digne de ce nom où le responsable serait capable de créer autre chose que des whisky-coca, et enfin, l’absence de restaurant et par là même, l’absence de cet esprit «multiplex» ?
Et pourquoi ne pas briser ce tabou comme quoi les backrooms doivent être individualisées et bien séparées du reste de la boîte, un peu comme s’il ne fallait surtout pas mélanger le sexe avec le reste ?
Pourquoi ne pas imaginer une fusion totale entre tous les éléments du club, un espace ouvert dans un esprit loft.
Pourquoi ?
Toutes ces questions que nous posait ouvertement Caro ce soir-là, nous les avions tous en tête et les ressassions à chaque occasion où l’on constatait un tel fossé entre les soirées hype classiques et les soirées libertines officielles.
Mais malheureusement, nous étions encore loin de passer de l’utopie à la réalité…
Publicité