Paris vaut bien une mission

Publié le par Lucien

    Dans le train qui m’amène à Paris, je suis assis à côté d’une jeune fille d’une dizaine d’années de moins que moi. Elle est charmante mais timide. Elle a l’air de s’ennuyer. Elle n’a rien à lire à part le magazine de la SNCF qui propose une couverture à base de Guillaume Canet.
    J’ai envie de lui proposer le 666 de Franck Ruzé que je viens d’engloutir entre Cannes et Lyon mais j’ai peur de la brusquer. Elle a un visage à plutôt apprécier Amélie Nothomb, même si, en de rares occasions, j’arrive à entrevoir une amorce de string lorsqu’elle se penche pour saisir son téléphone portable dans son sac à main.
    Pour passer le temps jusqu’à Paris, je prends mon bloc et je griffonne quelques notes pour mon roman. Je voudrais rajouter plus de sexe. C’est encore un peu trop sage à mon goût. Je la vois qui essaie discrètement du coin de l’œil de lire ce que j’écris, mais je fais exprès d’écrire de manière illisible ce qui à l’air de l’agacer. J’aurais moi-même beaucoup de mal à déchiffrer à mon retour cette scène de viol collectif consentant. La prochaine fois, je prendrai mon ordinateur portable.
    Arrivés gare de Lyon, nous nous séparons non sans un dernier échange de regards et un timide «au revoir» marmonné mutuellement entre nos lèvres asséchées par l’air conditionné. Ce week-end démarre par une bonne séance de cinq heures de frustration sous contrôle.


    Dans l’après-midi je vais prendre le thé chez Georges et Madeleine. Au préalable je suis passé à la Musardine pour leur offrir l’ éloge du cul d’Alain Paucard. Je pensais que ce serait toujours mieux que d’arriver avec un paquet de biscuits secs. Madeleine est irrésistible comme d’habitude. Toujours ce charme si désuet et empli de classe naturelle. Je la dévore du regard comme s’il s’agissait d’une toile impressionniste. Mais le mot d’ordre du week-end est «tout est sous contrôle» et je n’ai pas prévu assez de temps pour faire dans le culturel. Georges quant à lui a toujours ce regard brillant de ceux qui aiment s’écouter, mais je le comprends. Je suis comme lui, j’aime l’écouter. Nous dissertons de Q en buvant notre T en bons amateurs de lettres que nous sommes. Ambiance feutrée, entre salon littéraire et salon de thé, mais sans petites vieilles à choquer aux alentours. Nous nous quittons non sans avoir de nouveau abordé ce vieux serpent de mer qu’est notre projet fou de guide libertin pour masses minoritaires. Ils me recommandent chaudement d’aller voir Shortbus pour rester dans l’esprit qui nous habite.

    Le soir, changement de décor, je vais à la soirée Remember Calvi au Showcase avec mon ami Nathan qui m’héberge. A l’intérieur je retrouve de vieux potes que je n’avais pas revus depuis Calvi 2005. Avec Nathan, nous nous amusons à compter les boudins parmi les 3000 convives, mais le compteur reste bloqué à zéro. J’ai l’impression que le Tout Paris s’y est donné rendez-vous en mon honneur. Beigbeder ne quitte pas les loges, Canet et Duris arpentent les alcôves, Noé est en grande discussion avec Bevilacqua, tous deux affalés dans le canapé du coin V.I.P.. M’étonnerait pas que le premier signe l’un des clips du prochain album du second. Christophe roule des pelles alcoolisées à une gamine d’une quarantaine d’années de moins que lui qui est venue accompagnée d’une cohorte de copines peu farouches et plus vulgaires les unes que les autres. Nathan se fait palper par une black à moitié à poil. Je m’occupe d’une blondasse anglaise complètement pétée à la vodka, qui me fait visiter son séant sans broncher. Jusqu’à ce qu’une vague Acid balaie le Dancefloor comme aux grandes heures de 1989, emportant tout sur son passage, me laissant seul et sous contrôle.


    Journée boulot avec nos collaborateurs parisiens. Gilles arrive par le premier avion. Il est beaucoup plus frais que moi, je lui en suis très reconnaissant. En fin d’après-midi, nous nous séparons avec de nouveaux projets plein les clés USB. Juste le temps d’aller rendre visite à une grande dame de la toile avant de m’engouffrer dans une salle obscure de Beaubourg emplie de couples homos pour vérifier les dires de Georges et Madeleine concernant Shortbus. Nouvelle séance de frustration : cette boîte n’existe pas et n’existera j
amais. Un grand moment d’utopie surréaliste. La salle se rallume. Tout autour de moi, des couples homos se roulent de tendres pelles sur la B.O. de Yo La Tengo. Je cherche à me finir dans un rade pluriel du quartier, mais c’était sans compter que le lundi soir, tout est fermé. Le week-end se termine comme il avait débuté : frustrant et sous contrôle.

    Le train me ramène vers le sud. Il avale les kilomètres comme j’avale L’égoïste romantique de Begbeider que je viens d’acheter en poche à la gare, faute de mieux. Antijournal, tu perds ton sang froid. Je repense à toutes ces années de sévices. La rame est vide, mon âme s’évide. Et avec tout ça, je n’aurais même pas pu rencontrer S.M., bordel de nerd.


    Journée mondiale du SIDA. Conférence pour présenter mes derniers travaux en collaboration avec nos collègues parisiens. Ma clé USB recrache les données machinalement, bit après bit.
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Publié dans Mixages

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