Transit

Publié le par Lucien

    Il est encore trop tôt. Le Centre Commercial Cap 3000 n’est pas encore ouvert. Seules quelques rares voitures d’employés commencent à garnir les meilleures places de l’immense parking. Pour patienter, je sillonne la lagune qui sépare l’arrière du colosse horizontal de béton et de verre avec l’extrémité de la piste d’envol de l’aéroport voisin.
    Le trafic aérien n’est pas encore très dense et ne semble pas perturber outre mesure l’activité matinale de la petite réserve ornithologique installée dans l’embouchure du fleuve.
    À l’heure qu’il est, leur avion doit encore arpenter le tarmac d’Orly-Ouest, ce qui me laisse de la marge pour observer ces ballets aériens d’acier et de plumes. Quelques pêcheurs impassibles semblent figés sous les vapeurs de kérosène.
    Au bout d’une dizaine de minutes, l’air commence à devenir irrespirable et les premiers effets de la chaleur se font sentir.

    Je m’engouffre dans les travées climatisées du Mall qui vient tout juste d’ouvrir ses portes. Mis à part les agents de nettoyage et les commerçants qui finissent de dérouler leurs grilles de sécurité, les seules âmes qui peuplent les larges allées désertes sont des retraités déjà sur le qui-vive. Rasés de près, le brushing et le Régécolor impeccables, ils se repèrent facilement de loin grâce à leurs pantacourts et leurs sandales Quechua de chez Decathlon. Les chemisettes sont largement ouvertes laissant indécemment entrevoir des torses cramés couleur chêne massif. Je n’ai jamais compris pourquoi les vieux d’aujourd’hui tiennent tant à ressembler à de vieilles pédales et, en même temps, s’obstinent à se fringuer comme leurs petits-enfants. Idem pour les vieilles radasses qui s’équipent chez Etam Junior pour avoir l’air de petites putes adolescentes au point qu’on ne puisse plus faire de différence entre les trois générations. Les gamines rivalisent d’ingéniosité pour paraître encore plus salopes que leurs mères, et les jeunes grand-mères en reste se fondent dans le moule pour ne pas être à la ramasse.
    Tout cela me laisse perplexe et hagard au pied d’un escalator vide. Je prie intérieurement pour ne pas arriver à un tel stade de déchéance mentale et pour qu’une future canicule ait le dernier mot sur mon organisme si, d’aventure, je venais à perdre toute notion d’amour-propre et de dignité.
    À présent, ce temple de la consommation me met profondément mal à l’aise et, sentant la déprime me gagner, je préfère abandonner le navire à cette armée de clones sentant la naphtaline, l’huile de bronzage et le tissu bon marché.
    Des brumisateurs d’eau et des haut-parleurs diffusant une musique de supermarché à base de clarinette et d’accordéon accompagnent mon trajet retour comme une procession mortuaire avant l’heure. Je suis presque soulagé de m’expulser vers le parking qui commence déjà à ressembler à une immense plaque de cuisson.
    Avant de le quitter, je regarde une dernière fois dans le rétroviseur pour m’assurer qu’aucun zombie n’ait quitté sa chambre froide dans l’idée de me suivre.

    Quelques centaines de mètres plus loin, je pénètre déjà dans un autre parking avant de repérer l’accès qui me mène à sa partie souterraine.
    Une fois dans l’impressionnant hall d’attente, je suis presque étonné de ne pas y déceler plus de petits vieux en pantacourts. Une amorce d’activité matinale est en train de s’opérer le long de l’enfilade de boutiques de luxe. Quelques hôtesses de l’air en stricte tenue bleu marine à tissu épais et talons carrés activent leurs derniers achats de parfums sûrement destinés à un quelconque amant de transit.
    D’un œil distrait, je scrute l’imposant panneau d’arrivée à la recherche du vol d’Yvan et Isa. D’après leurs dires, il ne devrait pas tarder à s’approcher des côtes azuréennes.
    À quelques mètres de moi, affalée sur une banquette, une vieille bourge plutôt bien conservée me mate discrètement du coin de l’œil. Elle a l’air de tellement s’emmerder à feuilleter négligemment son Paris-Match qu’elle tue le temps en lorgnant sur tout ce qui bouge. À vue de nez, elle a beau être court-vêtue, elle doit avoir sur elle, entre les godasses, les fringues, le maquillage, les accessoires et les bagages, pour quasiment autant que le prix de ma bagnole et de mon autoradio confondus. Si on avait été sur une plage de cul ou dans une boîte à boules, je lui aurais rapidement ôté l’envie de me reluquer. Mais à l’instant présent, je me contente juste de la laisser faire en faisant semblant de me perdre dans les écrans de contrôle.
    Au bout de quelques minutes interminables, alors que je crois discerner une voix synthétique qui annonce le début de l’embarquement d’un vol pour Paris, je vois ma vieille peau qui se lève et qui rassemble ses affaires. Alors qu’elle balance un dernier coup d’oeil dans ma direction, je lui renvoie un regard bien salace histoire qu’elle ait de quoi s’occuper pendant son vol, puis continue à la suivre du regard, perchée sur ses hauts talons griffés, observant sa silhouette longiligne disparaître progressivement dans l’immense magma des corps en transit.
    Je ne sais pas pourquoi les aéroports distillent toujours un tel pouvoir érogène. Un concentré de fric et de luxe, le frisson de l’approche d’une mort violente ou l’évasion vers le lointain? En attendant je me rends compte qu’elle a laissé son Paris-Match sur la banquette en skaï, sans prendre la peine de le refermer.
    L’espace d’un instant, je fantasme sur un éventuel numéro de portable griffonné à la va-vite dans un coin de page, mais en y regardant de plus près, je n’en trouve aucune trace et à la place, je me casse les dents sur ce qui semble bel et bien être un vulgaire horoscope. Cette vieille nympho voulait sûrement vérifier que son karma prenait une pente ascendante et qu’elle allait pouvoir continuer à se faire tirer autre chose que la peau.
    Avec tout ça, je constate que le vol de mes hôtes est déjà arrivé et qu’ils m’attendent sagement prés du baggage belt, pensant sûrement que j’ai été victime d’un bouchon sur le trajet de l’aéroport.

    En repartant, je glisse un CD de Disco Inferno dans l’autoradio et au moment de repasser devant le centre commercial, je m’aperçois que son parking est déjà comble...
Publicité

Publié dans Mixages

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
N
Enfin je retrouve tes remarques acides... tes mots cinglants... sourire... la vérité dans toute sa splendeur... j'adore...
Répondre
F
Ca fait du bien de retrouver ton esprit corrosif après des vacances en milieu "familial" qui transpiraient le stéréotype.
Répondre
E
Vous êtes dur ! Mais votre cynisme mordant est un pur délice. <br /> D'autant plus quand on connaît les lieux. Nous avons beaucoup ri. Pour notre part nous sommes réfugiés dans l'arrière-pays...<br /> Nous allons revenir dans quelques jours. Ainsi la canicule continue sur la côte ? Difficile de le croire ici où les orages ont singulièrement rafrâichi l'atmosphère...<br /> M. et e.
Répondre
L
Comme je le disais précédemment, j'ai écrit ces textes il y a quelques jours, en pleine canicule. Désolé pour le décalage mais je suis incapable d'écrire en direct, il me faut un peu de recul. Donc vous allez encore avoir droit à un petit rab de canicule...