Berg Party au Palais Lucrèce

Publié le par Lucien

    - Ce soir, je passe vous prendre vers 22 heures. Faites-vous beaux, je vous emmène au Palais Lucrèce

    Fidèle à ses habitudes, jg venait de laisser sur notre répondeur un pur chef d’œuvre minimaliste qui eut le don de nous plonger, O et moi dans un océan de perplexité :
    - Mais qu’est ce que c’est que ce putain de Palais Lucrèce et où est ce qu’il veut encore nous trimbaler?

    À 22 heures pétantes, jg se pointe chez nous aux bras de Marie, et vu la tenue de celle-ci, on se doute qu’on ne va pas finir dans un patronage.
    - Bon, tu peux nous expliquer un peu ce qu’il se passe avant de partir?
    - T’occupe, c’est un ami à moi, Berg, un riche collectionneur d’art contemporain asiatique qui profite du festival pour organiser une petite sauterie dans son boui-boui sur les hauteurs de Miramar. Karl et Caro sont aussi de la partie, on les retrouve là-bas.

    Arrivés à quelques lacets du sommet, on aperçoit enfin le boui-boui qui culmine fièrement face à l’Anse de la Figueirette.
    La sombre architecture gothique doit sûrement être un reste des origines germaniques du propriétaire.
    Venant d’un amateur d’art japonais, j’aurais plutôt imaginé me retrouver dans une demeure Modern-Style tout en horizontalité et minimalisme, bref tout l’inverse de ce château Rococo biscornu et sinistre.

    À peine passée la lourde porte d’entrée, jg veut absolument nous présenter à Berg. Il n’a aucun mal à le repérer et file vers le patio en direction d’un groupe amassé au bord d’un magnifique bassin aux motifs antiques.
    L’homme a une cinquantaine d’années, blond, le teint hâlé, les yeux aussi bleus que le fond de sa piscine, un complet en lin crème aux lignes plutôt décontractées.
    Voyant jg, il abandonne ses convives pour lui administrer une chaleureuse accolade digne de camarades de longue date.
    - Thomas, je te présente un de mes plus fidèles amis, Lucien. Et voici O, sa compagne.
    - Enchanté, jg m’a beaucoup parlé de vous. Soyez les bienvenus et profitez bien de la soirée.

    En s’écartant un peu du groupe, je demande quelques explications :
    - Tu le connais d’où celui-là?
    - C’est le plus gros collectionneur d’Araki dans la région…après moi bien sûr, rigole-t-il. Si vous êtes sages, je lui demanderai de vous montrer un échantillon de ses fonds tout à l’heure.

    Karl et Caro ne tardent pas tellement à retrouver notre trace. Karl nous explique que jg lui a déjà présenté Berg depuis quelque temps et qu’il l’a même emmené visiter son atelier du nord de Nice.
    - Il avait l’air intéressé même si mes croûtes sont bien loin de son univers.
    - Et c’est quoi son univers au juste?
    Karl se retourne vers jg pensant que celui-ci nous aurait briefé.
    - Plutôt des photos et de la vidéo, des trucs assez hardcore, du S.M., du snuff, tu vois le genre?

    Oui, je voyais bien le genre en effet, on n’était pas vraiment tombés chez un enfant de chœur.

    - Viens sur la terrasse Lucien, y’a les Daft qui mixent, me souffle Caro de son haleine déjà chargée en cocktails de tous genres.
    - Et merde, en plus on peut même plus être incognito! Si j’avais su, j’aurais apporté  mon casque intégral!
    - Pourquoi, tu les connais?…Je veux dire…personnellement?
    - Non, c’est rien, c’est une vieille histoire, laisse tomber.

    Dans la continuation de leur Electroma présenté lors de la Quinzaine, ils passent de vieux morceaux de folk, du Nick Drake, du Scott Walker, les Beach Boys période Surf’s up, pas un poil d’electro dans ce trauma sonore. Ca passe plutôt bien pour un début de nuit, j’en prends acte.

    Il fait bon, une petite brise nocturne balaie les dos-nus des convives leur faisant perler l’épiderme et gonfler les tétons.
    La terrasse dallée du Lucrèce plonge en à-pic sur la falaise de l’Esquillon, laissant deviner en contrebas la crique de la Vaquette illuminée d’éclats de pleine lune.
    Au loin on aperçoit les lumières dans la baie de Cannes, on imagine les soirées enfilées en rang d’oignons sur la Croisette, et l’on savoure le détachement d’être planqués entre deux calanques, à quinze bornes de là, à observer cette oasis électrique, ce mirage aux alouettes.

    Caro est déjà ivre, elle se frotte contre moi sans discernement. Elle est moulée dans un court fourreau rouge, sa couleur fétiche. Ses pieds sont habillés d’escarpins noirs à bout ouvert laissant entrevoir quelques ongles vernis du même rouge éclatant. Je pourrais la prendre sauvagement sur la balustrade en marbre surplombant la falaise, laissant pendre sa nuque dans le vide, sans savoir si je dois la finir là, ou la précipiter dans le vide. Mais je ne suis pas encore assez saoul. Ce soir c’est fête, pas de mélanges, je navigue à vue en restant fidèle au Cristal Rosé.

    Les Daft enchaînent le In Dreams de Roy Orbison avec le See Emily Play des Floyd. Ca a juste le don de me rendre dingue, de gober un truc que me tend Caro à la volée et d’aller me taper une petite transe solitaire dans le jardin exotique jouxtant l’immense terrasse baignée de corps semi-dénudés de fashionistas droguées jusqu’à la moelle.

    Au loin je lance des messages d’amours autistes à ces deux merdeux que j’avais rencontrés en 1992, à la première rave des Trans, gavé d’acides à me prendre en pleine tronche les live d’U.R., de The Orb et de 808 State. Je me rends compte que je chiale comme une madeleine et que personne n’est là pour constater les dommages collatéraux.
    J’entr’aperçois juste O, de l’autre
côté de la terrasse, en train de se faire draguer par le vieux boche érotomane. Mais je m’en fous, je suis déjà ailleurs, en train d’amortir les premiers effets du merdier que Caro a effrité sur ma langue avec ses ongles vermillon, transpercé de toute part par les violons stridents du Venus In Furs du Velvet.
    «Shiny, shiny, shiny boots of leather,
     Whiplash girlchild in the dark»

    À quelques mètres de moi, planqué derrière un cyprès taillé en pointe, en train de prendre des clichés d’une pouffiasse maquillée à outrance, un type me provoque en affichant à peu près la même sale tronche que moi. Je me rends compte après quelques longues secondes de violons dissonants que ce type est Gaspar Noé. Désinhibé par le Cristal conjugué à la saloperie de Caro, je l’arrache à son modèle comme un gros bourrin et commence à vouloir m’entretenir technique avec lui.
    - Tu sais enfoiré que depuis que j’ai vu Irréversible, je suis obsédé par les tunnels et par leur pouvoir érogène. Je suis en train de préparer un court-métrage qui se passera pas très loin d’ici, à la plage de la Batterie. Ce sera comme une grosse partouze entre le Querelle de Genet, le Scorpio Rising de Anger et le 29 Palms de Dumont.

    Comme un gros con, je ne me rends même pas compte que la drogue est en train de me rendre mégalo. Mais apparemment, il est dans le même état que moi vu qu’il se met à partir dans un grand éclat de rire nerveux à l’énoncé de mon script. Ce type est encore plus malade que ce que j’imaginais.
    «I am tired, I am weary
     I could sleep for a thousand years»

    S’en suit une discussion à bâtons rompus sur le dernier film des Daft. Il le trouve très Kubrickien, j’essaie d’argumenter les points communs avec le Stereo de Cronenberg.
    Dialogue de sourds passionnés, la modasse tire la gueule à côté en grillant clope sur clope. Elle est vulgaire et ça me donne encore plus envie de lui enfouir la tête dans le cyprès.
    Noé voit clair dans mon jeu et semble me dire «vas y, elle est là pour ça».
    «Kiss the boot of shiny, shiny leather
     Shiny leather in the dark»

    Mon vieux pote Yann Gonzales arrive juste à ce moment-là pour m’empêcher de commettre l’irréparable. Il vient lui aussi de présenter son premier court à la Quinzaine et plane sur son petit nuage. Je lui dis à nouveau tout le bien que je pense de son long plan-séquence de cinq minutes et toute la bestialité contenue qui s’en dégage.
    «Severin, Severin, speak so slightly
     Severin, down on your bended knee»

    Je lui demande où se trouve son frère, il me répond qu’il s’est enfermé dans son antre depuis un mois pour enregistrer son nouvel album. Plus personne ne le voit et il se ravitaille à la nuit tombée en se faisant livrer des pizzas à la viande. Yann aurait glissé une oreille contre la porte du studio et nous soutient que ça risquera de sonner comme du Talk Talk joué par les mecs de Duran Duran. Moi je ne peux m’empêcher de crier «super super» mais personne ne semble m’entendre.
    «A thousand dreams that would awake me
     Different colors made of tears»

    Les violons lancinants font place aux percus vicieuses de Sympathy for the Devil et l’on décide de fuir l’arboretum pour rejoindre la terrasse martelée de coups de talons aiguilles.
    Je retrouve O en train de danser comme une furie dans les bras de Caro. Elle a sûrement dû recevoir le même traitement que moi à voir ses déhanchements inhabituels.

    Perdu dans la contemplation de ma sauvageonne en haillons haute-couture, jg me tire de ma rêverie en me présentant un autre pote à lui.
    - Je te présente Kenji, Kenji Nakamura. Ken est vidéaste et il est résident depuis quelques mois à la Villa Arson. Il prépare une expo pour cet été et c’est le petit protégé de Berg, finit il en chuchotant comme pour me mettre dans la confidence. Faudra que tu passes voir ses travaux à l’occasion, tu verras, tu ne seras pas déçu, me lance-t-il avec un sourire complice. Tiens d’ailleurs, je vais t’emmener voir la collection du patron.

    En retournant vers le palais, on longe le bassin où s’ébattent de jeunes poupées siliconées complètement nues, sûrement des hardeuses locales louées pour l’occasion. Elles ne semblent pas nous remarquer, perdues dans leurs jeux aquatiques stupides.

    Il n’y a pas grand monde à l’intérieur. Jg nous fait descendre directement dans les entrailles du manoir. Il a l’air de se sentir aussi à l’aise que chez lui.
On ne tarde pas à retrouver Berg dans une grande pièce voûtée délicatement éclairée. Il est en train de présenter sa collection à une jeune femme très pâle, tout de noir vêtue. Il la tient par la main de manière très paternelle.
    - Ah, mes amis ! Merci de vous être donné la peine de descendre. Je vous présente Inès, une des plus fidèles amatrices de ma collection.

    Inès baisse les yeux et semble perturbée par notre intrusion. Je remarque des traces de scarification sur ses frêles avant-bras et j’ai du mal à me détacher de cette vision qui me glace les sangs.

    Sur les cimaises reposent de grands tirages lourdement encadrés d’Araki, de Witkin et de Savadov, entre autres. Il règne dans la pièce une atmosphère pesante et très cérémonieuse, comme si nous avions échoué dans une chapelle ardente. J’ai l’impression de me retrouver dans un tableau de Witkin, dans le rôle de l’autopsié, disséqué du regard par un grand japonais ténébreux et par un quinquagénaire pervers qui enserre le corps maladif d’une poupée gothique de trente ans sa cadette.

    À présent la drogue me fait flipper et je commence à sentir des sueurs froides glisser le long de ma nuque. Je n’ai qu’une envie, remonter à la surface et aller plonger dans la piscine remplie de poupées gonflables. Je chuchote deux mots à l’oreille de jg puis nous nous excusons auprès du maître des lieux et le laissons en compagnie de sa muse et de son petit protégé.

    À peine ressortis à l’air ambiant, je me presse de questionner jg :
    - C’est quoi ce bordel? T’as pas vu comment ils me mataient tous? C’est des malades tes amis!
    - Calme toi! Ils n’ont pas voulu te faire flipper, c’est juste qu’ils sont à fond dans leur truc. Et puis ils ont dû un peu trop abuser avec le Taxosterol.
    - Quoi? C’est quoi encore ce délire?
    - C’est une nouvelle drogue que Ken a ramené du Japon. C’est un extrait ultra-concentré d’hypothalamus qui arrive à faire passer la coke pour un vulgaire Guronsan.
    - T’en as déjà pris?
    - Non, pas ce soir, pas encore.

    Je retrouve O et Caro sur la terrasse, à l’endroit même où je les avais laissées tout à l’heure. Elles se frottent lascivement sur le Baby’s on Fire de Brian Eno. Noé s’amuse à les shooter, puis repart slalomer entre les autres danseurs. L’atmosphère est électro-érotique, tout le monde suinte le sexe par tous les pores.

    Je repère la modasse qui était avec Noé tout à l’heure. Elle squatte un lourd canapé en velours et semble se torcher une bouteille de Vodka en solo. Je ne sais pas pourquoi mais cette fille incite à la violence. On dirait qu’elle me regarde en me suppliant de lui faire subir les derniers outrages. Elle me fait penser à la Debbie Harry de Videodrome avec un faux air de la chanteuse des Yeah Yeah Yeah. Je suis super excité et je me retiens d’aller la baiser à coup de bouteille d’Absolut. De toute façon, elle est trop défoncée, elle ne s’en rendrait même pas compte.

    Apparemment, Karl se pose moins de questions. Je le surprends derrière un massif de rhododendrons, en train de se taper une des hardeuses pneumatiques. Il me regarde et me balance en rigolant: "Sers toi mec, y’en a plein d’autres là-bas!", comme si je lui avais demandé de me refiler le pot de cacahuètes.

    De la piste résonnent les premiers accords du Vicious de Lou Reed. Je suis en nage, j’ai des palpitations au niveau du cou, j’ai l’impression que ma carotide va finir comme les grandes eaux de Versailles.

    En même temps, ça me lance entre les jambes. Déjà une heure que je n’arrive pas à me débarrasser de ce priapisme. Où que je regarde, je ne peux éviter de croiser des visions sexuelles. Les filles sont sublimes et semblent toutes prêtes à s’offrir au premier venu. Leurs jambes filiformes battent la cadence en mesure avec les riffs de guitare de Lou. Leurs fins talons métallisés s’enfoncent dans ma chair insensible comme des aiguilles d’acupuncture.

    Je ne sais pas quelle merde m’a refilée Caro en début de soirée, mais je suis en train de me taper un pur délire hallucinatoire d’ordre sexuel. Obligé d’aller prendre une grande bouffée d’air à la balustrade qui domine la falaise.

    En me penchant, j’aperçois comme des corps qui se baignent en bas dans la crique. Ils semblent m’inviter à les rejoindre mais je ne connais pas le chemin pour y descendre. La dope me désinhibe tellement que je songe même à sauter pour les retrouver au plus vite et fuir tous ces zombies assoiffés de sexe. Seul un sentiment de vertige m’en empêche et je me contente de fixer l’horizon pour rétablir l’assiette de mon oreille interne. Au loin, les lumières de Cannes paraissent diffuses et le panorama me fait penser à la nuit étoilée de Van Gogh. J’ai l’impression que mes iris sont complètement dilatés.

    O et Caro me rejoignent en se serrant la main et en riant très fort.
    - Qu’est ce que tu fous là tout seul? Viens t’amuser avec nous!
    - Putain Caro, qu’est ce que c’est que cette merde que tu m’as refilée toute à l’heure?
    - Je sais pas, c’est le copain japonais de jg qui m’en a donnée quand on est arrivés, tu aimes pas?

    Je me rappelle juste m’être retourné vers la falaise et avoir offert une grande gerbe aux baigneurs de la crique.
    Puis après…trou noir.
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Publié dans Mixages

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toujours aussi délicieusement malicieux et drole..... <br />  
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G
Cher Lucien,<br /> <br /> Je n'ai pas eu l'occasion de te féléciter pour ce récit ultra-déjanté, selbyen à souhait : si la drogue produit des effets pareils sur l'écriture (Michaud le disait déjà non?), alors je suis prêt à prendre tous les Taxis- Trolls qui passent. Bon! comme toujours avec toi, on ne sait pas ce que tu fais de ta queue, mais après tout, c'est ta façon à toi d'être pudique... Un grand timide qui se lâche dans l'écriture? On ne le saura jamais. Cet été, Madeleine et moi, serons dans le sud pour quelques jours, il serait vraiment agréable qu'on pique ensemble une tête dans la piscine (avec ou sans poupée!). Question indiscrète: est-ce que "O" sait que tu écris un blog? <br /> Visciously,<br /> Ton Georges
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B
moi j'aurais bien aimé que tu prennes Caro sur la balustrade en marbre, surplombant la falaise... mais bon, la fin est pas mal dans son genre...
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E
Bonjour  LucienPardon  par avance d'utiliser le support de ton blog pour venir  te demander des nouvelles de ton " frère d'armes": Christophe  ( Carnets Libres ): son blog semble fermé  depuis trois jours ???Aurais-tu des nouvelles à nous transmettre ?AmtiésElise E&M
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R
Bravo, j aime beaucoup ce que tu écris. Je reviendrais
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