Vendredi 2 septembre 2005
Mercredi soir en sortant du boulot je me suis engouffré dans mon Carrouf de proximité afin de me procurer le dernier Houellebecq, m'imaginant déja passer une folle nuit blanche de lecture.
Arrivé au rayon bouquins, je vise la tete de gondole dédiée aux best-sellers pensant tomber sur une pile imposante de celui considéré comme l'évènement de la rentrée.
"Allez, déconnez pas, vous l'avez bien planqué hein, mais la je suis crevé, j'ai pas envie de jouer."
Bien en évidence s'affichaient les bonnes grosses daubes de l'été, Dolmen, Patrick Sébastien, l'intégrale Dan Brown, Dominique Rocheteau, Jean Passe et des meilleures. Ce qui ressemblait le plus à de la "littérature" était résumé au dernier Nothomb et au dernier Marc(-Henry) Lévy...
"Et voila, je suis arrivé trop tard et ils ont déja tout écoulé depuis ce matin, pas étonnant avec tout ce battage médiatique".
N'ayant pas envie de repartir bredouille, je me mets à chercher un vendeur, pensant que peut être ils en avaient encore en stock dans leur réserve.
Visiblement les vendeurs étaient aussi rares que les bouquins de Houellebecq.
Avant de laisser tomber, je me suis dirigé vers la caisse centrale afin de demander à une hôtesse d'accueil qu'elle me re-dirige vers un vendeur.
"Bonsoir mademoiselle, pourriez vous m'indiquer où je pourrais trouver le responsable du rayon culture s'il vous plait?"
L'hotesse toute french-manucurée et au brushing parfait me regarde avec des yeux inquiets comme si je lui avais parlé en ouzbecq:
"Euh...oui, le jardinage c'est au fond, derrière l'électroménager".
"Oui...mais enfin...non, je voulais dire le rayon livres, disques, DVD quoi!"
"Ah pardon...oui pour les DVD vous allez voir Jean-Michel au rayon hi-fi informatique."
Va pour Jean-Michel, je n'avais pas le courage d'insister plus longuement et de harceler cette pauvre hôtesse.
Je repérais de loin assez facilement le Jean-Michel en question avec sa bonne tête de Jean-Michel en train d'essayer de refourguer sa camelote taïwanaise à un petit vieux qui buvait ses paroles.
Arrivé à mon tour, je demandais au grand maitre des lieux s'il lui restait un exemplaire du dernier Houellebecq.
"Non, ce modèle-là ne me dit rien,mais par contre je vous conseille plutot d'essayer le dernier Samsung DVD-R121 qui vient de sortir et qui ..."
Je n'ai pas attendu la fin de sa plaidoirie et me dirigeais déjà vers la sortie la plus proche à la recherche d'une grande bouffée d'oxygène, convulsé par d'irresistibles envies de foutre en l'air tous les rayonnages à ma portée.
A défaut de passer la nuit avec Michel, je la gâchais plutôt en cauchemardant sur Jean-Michel...
Autant dire que le lendemain matin je n'étais pas d'humeur à supporter les fêtes que me fit comme à son habitude Anne-Charlotte ma collègue de bureau.
"Et ben dis donc Lucien, tu m'as l'air bougon ce matin, t'as pas beaucoup dormi toi, t'as encore fait le coquin toute la nuit on dirait."
J'aurais tout donné pour la faire taire mais là, j'étais vraiment trop dépité et n'avais pas le courage d'affronter cette furie, pas avant 2 ou 3 cafés tout du moins.
"Allez mon petit Lulu, arrete de faire ton Bacri et dis à Chacha ce qui va pas."
Ce que j'aimais chez elle c'était sa manière de me parler comme si elle s'adressait à un clébard pour qu'il fasse le beau et qu'il réclame son susucre en pointant le bout de sa bite.
"Non merci, ça va, tu sais bien que je prends plus de sucre avec mon café" lachais- je dans un grand moment de vide et de désespoir.
Ma remarque la laissa stoïque et elle partie désabusée et frustrée de ne pas recevoir la petite part d'amour qu'elle attendait de moi, et ce depuis son réveil, comme tous les matins ouvrables.
Anne-Charlotte vivait seule depuis trop longtemps et nourrissait envers moi des sentiments plus profonds que ceux qu'on s'attend à trouver habituellement sur un lieu de travail.
"Excuse moi, j'ai pas réussi à trouver le dernier Houellebecq hier soir au Carrouf mais tu y es pour rien, j'ai pas à t'infliger ça".
"Ah oui, j'ai entendu parler de lui lundi soir chez Guillaume Durand.
J'aimerais bien lire un de ses livres pour pas mourir idiote."
Là je me suis dit: "Y'a du boulot, peine perdue!"
"OK, je vais voir ce que je peux faire pour toi, je t'emmène ca demain, mais bon, je te préviens, te connaissant, tu risques de pas aimer."
"T'inquiètes, je suis super curieuse de voir ça, et puis si ça te plait, ça ne peut que me plaire."
Allez, vas-y, rajoutes-en une couche au cas où j'aurais pas compris que t'as envie de moi et pas de mes bouquins.
Le lendemain matin, comme prévu, je lui avais concocté un petit "pack de bienvenue" préparé amoureusement.
Sur son bureau l'attendait sagement un petit carton contenant "l'extension du domaine de la lutte", le premier Vincent Delerm, le dernier Christophe, le dernier Bashung, le DVD de "Seul contre tous" , et une boite de Prozac au cas où!
Si j'avais pu me procurer un flingue chargé, je l'aurais rajouté au paquet, ça m'aurait peut-être rendu service et à elle aussi d'ailleurs, mais bon, son petit ballet nuptial quotidien m'aurait manqué à la longue.
Y'a pas à dire, je vais pas cracher dans la soupe, ça aide quand même à faire passer les longues journées de boulot...
Par Lucien
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Dimanche 13 novembre 2005
Evidemment, rien ne s’est passé comme dans mon rêve du mois dernier.
Je me suis contenté d’assommer tout l’auditoire en déroulant un tapis de datas toutes plus absconses les unes que les autres jusqu’à l’épilogue classique sur les "perspectives d’avenir".
J’ai tout de même tenté deux ou trois effets comiques plus ou moins volontaires qui ont eu l’air de faire mouche, ce qui m’a permis de ressentir pour la première fois la jouissance intérieure d’arriver à faire rire de bon cœur une bonne centaine de personnes.
Quelque part j’étais donc rassuré quant à mon éventuel potentiel de comédien en herbe, mais dans les faits, malgré quelques félicitations et encouragements, je ne fus pas vraiment le héros de la soirée de fin d’année tel que je le laissais entrevoir dans mon rêve.
Cela aurait pu me plonger dans une déprime noire et me faire sombrer dans l’alcool au point de me ridiculiser une nouvelle fois devant mes collègues, si je n’avais pas été interpellé par une des nanas les plus mignonnes de la boîte.
Relativement discrète habituellement, je l’avais tout de même déjà repérée depuis son arrivée récente il y a quelques mois et l’avais même assez bien placée dans mon "top five" Convex.
C’est d’elle-même qu’elle vint s’installer à mes côtés à la table qui était destinée à mon service, ce qui eut le chic de mettre Anne-Charlotte dans tous ses états, malgré le fait qu’elle se faisait beaucoup plus distante depuis l’épisode littéraire du coin café.
Comme nous n’avions jamais eu l’occasion de faire les présentations d’usage, elle me demanda l’autorisation de s’asseoir à côté de moi afin de rompre la glace et mieux se connaître.
Evidemment je ne pus lui refuser cette demande, fier que j’étais de rendre jaloux à la fois Anne-Charlotte mais aussi Jean-Luc qui s’était empressé de se placer gagnant juste en face d’elle.
Je m’inquiétais du fait qu’elle ne rejoigne pas la table de son service, mais elle me répondit que celle-ci était déjà complète et qu’en plus de cela, elle ne tenait pas spécialement à dîner avec ses collègues.
Elle me dit s’appeler Marjorie et être stagiaire depuis six mois dans le service "plateforme screening".
J'ai feint la surprise et l’intérêt même si je connaissais déjà ces informations depuis longtemps.
Elle m’avoua qu’elle avait un peu de mal avec ses nouvelles fonctions, que ce soit au niveau du boulot, de l’ambiance, de ses collègues ou de son chef de service.
A nouveau, elle ne m’apprit rien que je ne connaissais déjà tant la réputation de ce service avait fait le tour de la boîte depuis pas mal de temps.
Puis elle me confia qu’elle avait beaucoup aimé mon speech et qu’elle trouvait mes travaux beaucoup plus passionnants que la routine à laquelle on l’avait soumise depuis son arrivée.
Je lui conseillai donc en plaisantant de faire une demande de mutation interne, ce qui crispa encore plus le visage tiré d’Anne-Charlotte qui ne pouvait s’empêcher de tendre une oreille vers notre conversation, mais qui, par contre, plongea celui de Jean-Luc dans un état de joie incommensurable.
Elle me répondit que ce n’était pas l’envie qui lui manquait mais plutôt le fait qu’elle s’était engagée moralement auprès de son chef qui lui avait promis un poste dans son service dans le courant de l’année à venir.
Je reconnaissais bien là ce cher Laurent, réputé pour ne recruter que sur photos et amateur notoire de harcèlement sexuel à ses heures perdues.
Visiblement je voyais qu’au cours du repas, je ne laissais pas Marjorie indifférente ce qui commençait sérieusement à agacer ce brave Jean-Luc, peu habitué qu’il était à voir une nana résister à ses charmes d’acteur porno de seconde zone.
A un moment donné, une fois éliminées les pénibles discussions inhérentes à la vie de l’entreprise, elle voulut en savoir un peu plus sur ma vie privée.
Comme d’habitude dans ces situations-là, je jouais franc-jeu en lui apprenant que je vivais en couple, ce qui redonna une lueur d’espoir dans le regard éteint de Jean-Luc.
Elle m’avoua également qu’elle était mariée mais que ça n’allait pas fort non plus à ce niveau-là.
Je crois que c’est à ce moment-là que Jean-Luc reprit forme humaine et redemanda à la serveuse une autre bouteille de Bandol.
Pour lui la soirée commençait à prendre une bonne tournure, alors que pour moi la partie s’annonçait pour le moins délicate.
A la fin du repas, un DJ de mariage avait été alloué pour assurer l’ambiance musicale, ce qui, vu son look et ses goûts musicaux me laissait envisager un départ plutôt imminent.
Dès les premiers tours de platine, je n’eus pas le temps de me retourner que déjà ce cher Jean-Luc avait invité Marjorie sur la piste de danse improvisée.
Visiblement il avait hâte d’en découdre et avait l’air passablement énervé de s’être fait piquer la vedette tout le long du repas.
Marjorie quant à elle n’avait pas osé refuser les assauts du grand gaillard et n’arrêtait pas de me lancer des regards désespérés.
Du coup, me voyant esseulé et toujours attablé à finir les fonds de Bandol qui traînaient , Sandrine vint à ma rencontre pour essayer de me dérider, exercice qu’elle maîtrise à la perfection.
Elle avait de nouveau revêtu sa tenue de crémaillère, ce qui lui assurait un certain succès auprès des cadres un peu coincés qui gravitaient autour de la piste.
J’eus beau faire un maximum de résistance, elle finit quand même par arriver à ses fins et à me traîner tant bien que mal jusqu’au reste des troupes.
Nous n’étions qu’à deux mètres de Jean-Luc et Marjorie et de là, je pouvais aisément faire un rapide état des lieux. Il avait terminé la phase d’approche et attaquait les choses sérieuses.
J’admirais son efficacité : En dix minutes, il en savait déjà plus sur sa cavalière que moi de tout le repas. En cela, j’avoue qu’il restait mon maître absolu en la matière.
De mon côté, je profitais de l’occasion pour essayer de faire de même avec Sandrine qui n’attendait que cela pour exciter un peu les nouveaux stagiaires fraîchement débarqués.
Elle avait beau être maquée, le naturel reprenait rapidement le dessus passés les deux grammes d’alcool dans le sang.
J’avais l’impression de me retrouver dans une de ces boîtes glauques de la vieille ville et de serrer une entraîneuse sous les regards fringants de jeunes puceaux aux couilles pleines.
Tout en essayant de suivre les pas incompréhensibles de Sandrine lors de la sempiternelle et humiliante série salsa, j’en profitais pour joindre l’inutile à l’agréable en plaquant mes mains contre sa micro-jupe en skaï à la recherche des prémices de son string.
Voyant que j’avais un peu de mal à délimiter la chose, elle me glissa à l’oreille que c’était peine perdue, elle avait en effet opté pour la formule "micro-ficelle" ultra-confidentielle, une espèce de quintessence du string en quelque sorte.
Son éclaircissement porta ses fruits dans la seconde puisque ma réaction fut un peu moins confidentielle, en tout cas tout du moins pour Sandrine qui sembla me féliciter du regard d’avoir retrouvé ma fougue perdue.
J’essayais tant bien que mal de cacher ce soudain malaise et de scruter furtivement autour de moi si cet incident était resté anecdotique.
Malheureusement pour moi, vu tous les regards qui étaient braqués sur le cul de Sandrine, j’angoissais déjà à l’idée de ce qui allait se raconter dans les couloirs dès ce lundi matin.
Par contre, ma seule satisfaction était que Marjorie ne semblait s’être rendu compte de rien, tout accaparée qu’elle était par les assauts permanents de Jean-Luc.
De plus, j’eus aussi la joie de découvrir que mon concurrent direct, à ma différence, n’était pas encore passé à la phase d’exploration du string, sa cavalière le maintenant à distance raisonnable de toute approche tactile.
A un moment donné, sentant que Sandrine était dans un grand soir et qu’elle ne se contenterait pas d’une simple discussion lingerie, je préférais limiter les dégâts en la confiant au premier stagiaire venu qui traînait sa frustration le long du bord de la piste, geste qui, je n’en doutais pas, m’assurerait certainement de la part de celui-ci, la plus profonde reconnaissance lors de notre prochaine rencontre.
De son côté par contre, Jean-Luc ne semblait pas vouloir faire preuve d'autant de générosité et avait l’air fermement décidé à aller jusqu’au bout avec Marjorie.
Pour lui, ce genre de réunions professionnelles n’avait qu’une seule utilité : étoffer son tableau de chasse et combler les retards engendrés par le turn-over régulier de stagiaires.
Connaissant l’animal et voyant que mes chances de récupérer Marjorie étaient aussi épaisses que le micro-string de Sandrine, j’optais pour la solution du repli stratégique et du départ discret.
Au moment de quitter le restaurant, j’entendis dans mon dos la voix de Marjorie qui semblait vexée de ne pas avoir eu droit à des adieux officiels.
Je fus surpris de ne pas apercevoir la silhouette imposante de Jean-Luc à ses côtés, mais elle me rassura en m’apprenant qu’elle l’avait finalement envoyé sur les roses au moment où il avait décidé de passer de la parole au geste.
Nous laissâmes donc sans regrets derrière nous Sandrine entourée d’admirateurs encravatés et Jean-Luc déjà reparti à la chasse à la stagiaire, rien que du grand classique.
Je raccompagnais donc Marjorie à sa voiture en lui promettant que j’allais essayer de toucher deux mots au "Big Boss" sur un éventuel changement d’affectation, même si je savais que c’était peine perdue et qu’en plus ça n’aurait pas non plus vraiment rendu service à aucun de nous deux.
C’est en lui expliquant cette vision des choses que je la laissais à ses cogitations existentielles et que je lui souhaitais un bon week-end, tout en ne pouvant refuser une dernière bise à laquelle elle avait tant l’air de tenir.
En quittant le parking, je lançais un dernier regard vers le restaurant où la fête continuait à battre son plein tout en repensant à mon rêve qui, finalement, possédait quand même une infime part de vérité…
Par Lucien
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