Mardi 22 mai 2007
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09:12
Le feu d’artifice du soixantenaire vient de s'achever.
- On se voit à Paris ?
- Mouais !
- Samedi, au Baron ? Le vrai commence à me manquer !
C’est aussi ça Cannes : ceux qui sont restés de permanence rêvent de Croisette et de paillettes dans un Paris déserté et ceux qui sont partis en mission ne rêvent que de retrouver leurs vrais repères, lassés de leurs QG de campagne qu’ils ont importés dans cette cité de ploucs pour éviter de trop s’emmerder.
Tels les Américains reconstruisant l’Europe à Vegas pour s’épargner le voyage, les Parisiens reconstruisent Paris en province pour ne pas être trop dépaysés. À commencer par l’exode massif des autochtones qui leur laissent les clés de la ville pendant la douzaine comme on laisserait son bel appart avec regret à un lointain cousin dépravé sans savoir comment on va réussir à ravoir la moquette beige après son départ.
Le Parisien a besoin d’arriver sur place sans perturbation, avec ses murs, sa musique, ses Djs, ses brevages, ses barmen, ses coups faciles, ses bordels. Après tout, merde, il est quand même venu là pour bosser. C’est un salon professionnel ici, pas un club de vacances. On peut pas se permettre de perdre son temps à s’adapter aux coutumes locales. Le décor est planté la veille de l’ouverture et remballé le lendemain de la clôture. L’organisation du Crevard-Tour est millimétrée et ultra-pro. Faut surtout pas laisser ces ploucs locaux faire joujou avec nos disques, nos cocktails et nos gonzesses un jour de plus. Ils risqueraient de découvrir l’usage du bon goût. Manquerait plus que ça !
Non, l’idéal c’est encore de se barrer avant tout le monde histoire de se re-acclimater en douceur et de profiter encore quelques jours du calme d’une ville transitoirement exportée.
Et puis c’est toujours sympa de rentrer au bercail et de retrouver les siens qui te reçoivent comme un héros fraîchement débarqué du front.
- Alors mec, c’était comment Cannes cette année ?
- Comme d’hab quoi ! Je me suis bourré la gueule avec les mêmes potes dans les mêmes bars et on a bourré les mêmes nanas dans les mêmes boîtes.
- Et sinon, t’as vu des films ?
- Des quoi ?
Par Lucien
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Lundi 21 mai 2007
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12:45
Vous l’aurez compris, la vraie question du matin n’est pas de savoir quel film ne pas rater, mais bien quelle fête ne pas rater.
Alors que certains se démontent la tête pour planifier leur journée et pour pouvoir caser le film de la Quinzaine à 17h entre celui d’Un Certain Regard à 15h et la montée des marches à 19h, sachant que celui de 17h dure deux heures et qu’il faut changer de tenue entre temps, d’autres troquent la calculette contre le portable et niquent leur forfait à étriller tout leur carnet d’adresse pour dégotter le carton du jour, quitte à avoir recours aux plus infâmes bassesses.
À ce petit jeu, le chasseur de pass devient de plus en plus blasé au fur et à mesure que l’on avance dans le festival. Le Baron devient vite un vulgaire bistrot de quartier, le V.I.P. Room une boîte de province comme une autre, les fêtes officielles de studios d’un ennui à mourir où l’on désespère de voir tout le temps les mêmes tronches sur les mêmes plages, au point de refiler ses invits à la première femme de chambre venue.
Las de toute cette routine, on se met à vouloir rechercher la soirée originale qui va peut-être sauver cette édition du marasme. On guette la fête privée dans une villa de la Californie, dans un château de l’Estérel ou sur un yacht en rade de Villefranche. On traque les bruits de couloirs à l’affût d’un bon plan underground dans un bunker de bout de plage ou une boite à partouze d’arrière-gare.
Finis les sempiternelles soirées sur la plage du Noga entre une starlette frigide et Monsieur le député-maire gavé aux UV et aux promesses sarkozistes. Place au petit concert privé de U2 dans une cave de la vieille ville, au mix sauvage d’Asia Argento dans un loft excentré ou au nième anniversaire de Beigbeder dans un rade à putes prés de la voie rapide.
On laissera les pouffes au Baoli, les people au Jimmyz, les beaufs au V.I.P. et les bobos au Baron, et l’on se gardera bien de refiler notre précieux tuyau à l’avance, quitte à ne parler que de ça le lendemain.
- Putain, je peux plus les voir en peinture ces petits-fours Lenôtre. J’ai failli tous les dégueuler sur les Gucci de la Silvstedt en faisant la queue devant les chiottes de Nikki Beach pendant qu’elle me montrait comment elle faisait pour tourner la roue … Bon, et toi Lucien, t’étais où ? Je t’ai pas vu de la nuit !
- Moi ? J’étais avec Jg et Marie à la Villa Murano pour la soirée Paris Dernière. Au bout d’une heure, on en a eu marre des compils Lounge de la Ardisson et on s’est barrés à l’Anonyme avec Asia, Gaspar, Fred, HPG et LZA. Y’avait Pierre-Arnaud qui y organisait une partouze privée mais c’était blindé de monde. Dans les backrooms, on était tellement serrés qu’on avait même pas assez de place pour se faire sucer.
- Et alors ?
- Et alors ? On est allé se jeter une dernière petite coupelle au Baron et on a tous fini dans la suite d’Asia au Noga.
- Putain, c’était donc ça tout ce bordel au bout du couloir ? J’ai pas réussi à fermer l’œil avec vos conneries ! Mais vous étiez combien, bordel de merde ?
- Combien ? Je sais pas moi … une bonne trentaine je dirais !
- Mais t’aurais au moins pu m’appeler, merde !
- T’appeler ? Tiens c’est vrai, maintenant que tu me le dis, j’y ai même pas pensé dis donc ! Où c’est que j’ai la tête moi ? … Au fait mec, en plus du carton pour la soirée du soixantenaire, tu pourrais pas m’avancer un petit gramme vite fait ? J’ai laissé mes vitamines à l’hôtel !
Par Lucien
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Samedi 19 mai 2007
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14:00
Il faut savoir qu’à Cannes, il y a deux types de festivaliers. Les cinéphiles qui viennent parce qu’il paraît que Cannes c’est encore un festival de cinéma et les crevards qui viennent pour coloniser le cadavre du dit cinéma.
Les premiers passent leur temps à râler de fatigue à force d’enchaîner cinq ou six films par jour. Les seconds cuvent leur champagne et ronflent au bord d’une piscine pendant ce temps-là, mais râlent tout autant d’être obligés d’enchaîner cinq ou six fêtes lors d’une même nuit.
Ici, ça ne pose de problème à personne d’aller à une soirée sans même savoir qui l’organise et de quoi parle le film pour lequel elle est organisée. Après tout, qui ne s’est jamais gavé de petits fours au pot de départ d’un collègue qu’on n’a jamais croisé dans les couloirs ? Manquerait plus que ça de devoir se taper le synopsis du film juste avant de pouvoir aller se taper une ou deux actrices du fin fond du casting, ou au pire la chef monteuse.
- Putain Lucien, c’est quoi ce groupe de vieux ringards qui se la pètent avec leurs morceaux pourris des années 80 ?
- C’est New Order, mec ! Ils jouent des titres de Joy Division en hommage à Ian Curtis.
- Ah bon, il est mort Tony Curtis ? … Mais c’est quand qu’ils vont arrêter leur merde ? Peuvent pas foutre un vrai DJ ? Ca part vraiment en couilles les soirées cannoises, moi je te le dis !
À deux mètres de moi, je capte une conversation entre deux ambassadrices de charme de chez Charnel, une ligne de vêtements pour putes de luxe.
- Paraît que c’est tiré d’une histoire vraie ! Moi j’aime bien quand c’est tiré d’une histoire vraie.
- Tu les as trouvés où tes canapés au saumon ?
- Y’en a plus je crois.
- On se casse au Baoli ? C’est chiant à mourir ici.
Par Lucien
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Vendredi 18 mai 2007
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11:59
La question à ne jamais poser et à laquelle ne jamais répondre :
- T’as déjà vu des films ?
Laissez ça aux journalistes ou aux cinéphiles locaux. Ici on ne rentre dans les salles obscures que pour se remettre d’une sale cuite de la veille.
Contentez vous de dire que vous avez déjà vu tous les futurs primés dans des projections privées parisiennes avant de venir et que vous vous êtes contenté d’aller voir un petit film mexicain au marché du film à huit heures du mat dans une salle de cinquante places. Rajoutez-en une couche en disant que cette histoire de cannibales extralucides baignant dans une B.O. crée spécialement par Sonic Youth, va rapidement devenir le buzz du festival et que tous les producteurs voudront bientôt se l’arracher.
Après tout, vous ne vous faites pas chier à vous taper trois ou quatre nuits blanches consécutives, à vous enkyster le foie, à vous cautériser les cloisons nasales et à vous cramer le frein contre du caoutchouc pour aller voir des gros navets qui sortiront en salles la semaine suivante.
Non, les vraies questions sont là :
- T’es descendu où ?
- T’es venu avec qui ?
- T’as fait quelles soirées ?
- T’as un carton pour ce soir ?
- Tu peux pas me dépanner d’un ou deux grammes ?
- Tu trouves pas que Cannes c’est de plus en plus naze ?
- T’es sur que t’as pas un carton pour ce soir ?
...
- Tiens, salut Lucien ! Tu vas bien ? T’es descendu où ?
- Au 3.14.
- Tu te refuses rien mon salaud !
- Mouais, mouais, ça va, ça va ! Et toi ?
- Au Noga tu sais bien ! J’ai toujours ma chambre réservée là-bas. Et sinon, t’es venu avec qui ?
- Tout seul ! Je préfère faire mes courses sur place.
- T’as un carton pour ce soir ?
- Non.
- T’en veux un ?
- Deux.
- T’as tout ce qu’il te faut sinon ?
- Non.
- T’en veux un ?
- Deux.
- On se voit ce soir alors ?
- J’en sais rien. J’ai deux autres fêtes en même temps dont une qui n’est même pas en ville.
- Chez qui ?
- J’en sais rien non plus. On doit m’appeler tout à l’heure pour que j’aille récupérer un carton, mais je sais même pas qui doit m’appeler.
C’est aussi ça, Cannes ! Avant, on est dans le flou téléphonique. Pendant, on est dans le flou artistique. Et après, on est dans le flou gastrique. C’est flou ça, non ?
Par Lucien
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Jeudi 17 mai 2007
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16:46
- Mais c’est un quatre étoiles, merde ! Qu’est ce que tu veux de plus ?
- T’as pas un truc plus … je sais pas moi … sur la mer ?
- Tout était complet mec ! Et puis merde à la fin, le 3.14 c’est un des dix meilleurs hôtels de Cannes, tu vas pas te plaindre ?
- Disons que j’aurais préféré avoir une chambre qui donne sur quelque chose d’un peu plus glamour qu’une cour pourrie au-dessus des cuisines. Si je ramène une fille en pleine nuit, j’ai pas envie qu’elle se barre en courant en sentant de vieilles odeurs de graillon.
- T’as qu’à faire comme tout le monde. Tu te la sautes dans les chiottes de la soirée ou contre un palmier.
Une chose est sûre, mon contact sur place ne va pas avoir la palme de la délicatesse cette année. On a le Vincent Bolloré qu’on peut, que voulez-vous !
Par Lucien
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Jeudi 17 mai 2007
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08:37
Ne jamais arriver trop tôt à Cannes, ça fait plouc.
Il faut débarquer vers le deuxième ou troisième jour, quand tout le monde est déjà là, que les meilleurs coups ne sont pas encore trop usés et qu’il reste suffisamment de poudre en ville. Les Top-soirées sont regroupées autour du premier week-end de toute façon.
Après ça, ne surtout pas s’éterniser jusqu’au bout, c’est déprimant et l’organisme ne tiendrait pas le coup. J’y ai déjà laissé quelques foies.
Par Lucien
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Mercredi 16 mai 2007
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08:00
La semaine d’avant :
- On se voit à Cannes ?
Une fois à Cannes:
- On se voit à la soirée Canal ?
Une fois à la soirée Canal :
- On se voit tout à l’heure au Baron ?
Une fois au Baron :
- On se voit demain ?
- Ah non, demain je remonte sur Paris.
Une fois remonté sur Paris :
- C’était bien Cannes ?
- Super ! C’est vraiment dommage qu’on se soit pas vus !
Par Lucien
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